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Retour de Lumumba au pays natal

In The Politics of Politics on January 20, 2011 at 5:41 am

Jacques Depelchin,

Bienvenu à toutes et à tous, Congolaises, Congolais, de naissance et de cœur, gens de partout, membres de l’humanité. Ce à quoi nous vous invitons n’est pas un tribunal et ne peut pas être comparé à un tribunal. Il s’agit d’une recherche de réponse aux questions posées et non posées qui peuvent être résumées à celle-ci : Comment un peuple dont les valeurs ancestrales étaient fondées sur l’inverse de celles implantées par l’esclavage, la colonisation, la globalisation a été amené à commettre une lente mort contre lui-même, une lente mort aujourd’hui non encore arrêtée, une lente mort qui est passée par des assassinats, des tortures, de filles et de fils dont le mal avait été précisément d’être resté fidèle aux valeurs de solidarité de l’humanité. Il s’agit d’une fidélité venant de très loin comme nous ont rappelé Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga, Ayi Kwei Armah et tant d’autres.

Il s’agit de retrouver le chemin de la justice, d’une paix dont personne ne pourra avoir peur car elle amène non seulement la paix entre tous, mais aussi à l’intérieur de toutes et de tous. Il s’agit de retrouver une justice libérée du contexte compétitif créateur de l’injustice des plus forts. Il s’agit de revenir à la justice qui ne fera peur à personne, ne faisant peur à personne, une telle justice sera celle de toutes les personnes, femmes, hommes, enfants, adultes, vieillards, handicapés, chômeurs pour remettre la solidarité au centre des rapports entre tous. Expirer et respirer la justice, pour le maintien de la solidarité, sera la seule expertise exigée.

Il faut insister sur ce fait : il ne s’agit pas d’un tribunal. Il s’agit d’une recherche de guérison, d’une recherche visant à nous rétablir dans nos valeurs, à retrouver le chemin de l’unité de l’Afrique, un chemin qui contribuera à l’arrêt de la réaction en chaîne déchainée par les architectes d’un système destructeur de tout ce qu’il touche, mais qui continue de se présenter comme une voix universelle conduisant vers la réalisation des rêves individuels les plus impossibles, même si cette réalisation doit passer obligatoirement par la destruction de tout ce qui pourrait être perçu comme un obstacle. La capacité destructrice de ce système est telle que les architectes ne semblent jamais s’être rendus compte. Certains, parmi les plus éclairés de ces architectes, pensent qu’il est possible de le corriger, comme si une nourriture pourrie pourrait alimenter une personne sans la rendre malade et, peut-être, la tuer.

Tribunal banal banalise
Canalise justifie injustice
Banalise les crimes deviennent
Les balises d’une humanité
Sans repères sans conscience
Navigant à vue
Vers quel exil ?

On ne parlera pas de tribunal, mais si des institutions/pratiques qui ont été délaissées. Délaissées de la même manière qu’on a laissé partir certains d’entre nous en esclavage, sans comprendre que cette petite victoire de la survie individuelle des vendeurs d’âmes ouvrait la porte vers une mort lente aux conséquences pires que l’esclavage. On parlera donc de Mbongi, barraza, shir, kgotla, gacaca. Non, il ne s’agit pas de remettre à jour l’aventure du « recours à l’Autenticité » chère à Mobutu. Une aventure qui visait à camoufler l’imposition d’un système de pouvoir personnel et personnalisé. Il est difficile d’oublier que le camouflage passait par un appareil idéologique qui alla jusqu’à se présenter comme « ni à gauche, ni à droite, ni au centre ». Et au cas où l’idéologie venait à flancher, le chef suprême, s’étant auto proclamé « Maréchal » rappelait que la soumission se ferait par les armes. Nous y reviendrons, car ce type de comportement a des racines très profondes

Le Mbongi des ancêtres est aussi une méditation pour sortir de la désorientation multiséculaire qui a amené tant de membres de l’humanité de penser seulement à partir de leur existence individuelle. La production et reproduction de solidarité de l’humanité ne vise pas seulement les liens horizontaux, mais aussi ceux qui nous lient par delà le temps présent. La méditation est aussi un pas vers la création, l’initiation d’un processus de guérison. En vue de comprendre les racines de notre destruction, il faut, obligatoirement jeter un regard thérapeutique sur ce qui s’est passé et qui continue de se passer autour de nous, dans nous, physiquement, psychiquement. Pour qu’un Mbongi soit un Mbongi, il y a plusieurs exigences qui doivent être respectées. Le respect de ces exigences n’est pas du ressort d’une personne ou d’un groupe de personne. Ainsi, le présent texte ne pourra être qu’un début, par quelqu’un qui ne connaît le Mbongi qu’en extériorité, en apprenti.

Au cœur du Mbongi il y a une préoccupation constante de s’assurer de la participation de toutes et de tous. La santé physique et psychique des membres qui maintiennent le Mbongi ne dépend pas de rituels contrôlés par des spécialistes dans l’art de confisquer les connaissances, qu’elles quelles soient : d’ordre religieux, linguistique, éthique, philosophique, historique, politique, social, économique, juridique, biologique, astronomique. Du Mbongi émane tout ce qui vise à maintenir un processus d’acquisition des connaissances du monde des relations entre les gens. Il est entendu que le monde des vivants n’est pas seulement celui des gens, mais aussi celui de la nature. Dans un tel monde, bien sûr émerge des spécialistes, mais des spécialistes qui pourraient difficilement transformer la spécialité en source de pouvoir dictatorial, individuel et/ou collectif.

Les membres de ce Mbongi : À l’avenir, il y aura d’autres Mbongi car ce premier n’est qu’un début. L’espoir est que les Mbongi se multiplient non seulement autour de l’assassinat de Lumumba, mais aussi autour des gens de partout qui, comme Lumumba, ont donné leur vie pour que vive la liberté, pour que les valeurs des ancêtres ancrées dans la fidélité d’une humanité une, solidaire, reviennent dans les pratiques quotidiennes. Que ces pratiques deviennent le fondement d’un retour au culte de la vie comme un art. Un culte, pour reprendre l’idée de l’écrivain Ghanéen, Ayi Kwei Armah, reposant sur une pratique du partage qui s’écarte systématiquement des pratiques accumulatrices. S’il était possible de résumer, on pourrait dire que le Mbongi et toutes les institutions semblables visent le maintien de la conscience de l’humanité. Et cela dans un contexte où tous les moyens ont été, sont, et seront, mis en œuvre pour en finir avec l’humanité et sa conscience. Le processus de destruction est beaucoup plus avancé qu’on ne le pense. Pour se faire une idée de l’ampleur des dégâts, il suffit de relire la conclusion des Damnés de la terre. Le constat de Fanon, fait il y a 50 ans, a empiré. Suite à ce constat, il avait fait un appel pour que l’Afrique (et pas seulement elle) cesse d’imiter l’Europe.

Chaque phrase de ce constat devrait être repris ici pour montrer que l’appel est resté sans réponse, qu’on a l’impression qu’il n’y a même pas eu de tentatives d’y répondre, car, s’il y avait eu tentative sérieuse, audacieuse, d’y répondre, l’humanité tout entière ne serait pas face à la situation présente. Écoutons Fanon, faisant le réquisitoire :

« Voici des siècles que l’Europe a stoppé la progression des autres hommes et les a asservis à ses desseins et à sa gloire ; des siècles qu’au nom d’une prétendue ‘aventure spirituelle’ elle étouffe la quasi=totalité de l’humanité. Regardez-la aujourd’hui basculer entre la désintégration atomique et la désintégration spirituelle. »

Il continue en lançant, malgré tout, une petite fleur :

« Et pourtant, chez elle, sur le plan des réalisations on peut dire qu’elle a tout réussi. »

Mais le paragraphe suivant nous ramène sur le constat et l’appel implicite à prendre ses distances de l’Europe et de tout ce qui a suivi ce modèle :

« L’Europe a pris la direction du monde avec ardeur, cynisme et violence. Et voyez combien l’ombre de ses monuments s’étend et se multiplie. Chaque mouvement de l’Europe a fait craquer les limites de l’espace et celles de la pensée. L’Europe s’est refusée à toute humilité, à toute modestie, mais aussi à toute sollicitude, à toute tendresse. »

« Elle ne s’est montrée parcimonieuse qu’avec l’homme, mesquine, carnassière homicide qu’avec l’homme. »

« Alors, frères, comment ne pas comprendre que nous avons mieux à faire que de suivre cette Europe-là. »

En vue d’éviter toute équivoque, la référence à l’homme est à l’humain et à l’humanité, comme le montre clairement ce passage où il encourage de ne plus suivre une Europe sclérosée, figée :

…Reprenons la question de l’homme. Reprenons la question de la réalité cérébrale, de la masse cérébrale de toute l’humanité dont il faut multiplier les connexions , diversifier les réseaux et réhumaniser les messages. »

Toute la question revient à savoir comment, à partir de ce que nous avons pu apprendre et que Fanon ne pouvait pas savoir, répondre à cet appel. Lumumba a été contemporain de Fanon. Ils se sont parlés, si pas directement, par personnes interposées. Lumumba écrivait à son épouse Pauline qu’il était sûr que, tôt ou tard, l’histoire de l’Afrique (de la RDCongo) ne s’écrirait plus à partir des capitales d’où venait les mots d’ordre (Washington, Bruxelles, Paris, Londres, etc.). Or, 50 plus tard, nous sommes encore très loin de la rupture pensée, espérée.

Étant dans le monde des esprits, interviendront les esprits des ancêtres. Rêves et réalités sont enchevêtrés. Les esprits interviendront à partir des expériences vécues de leur temps, mais aussi à partir des expériences vécues collectivement et/ou individuellement, pensées, repensées face à des contextes en mutation constante. Ce genre d’exercice n’est pas nouveau. Dans le Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire avait essayé de retrouver ce chemin des ancêtres. Un effort comparable à celui fourni par une parturiente et qui fut tel, selon Senghor, qu’Aimé Césaire faillit y laisser sa vie. Le Cahier peut être lu comme un texte initiatique. Certes avec ses faiblesses comme l’ont noté Cheikh Anta Diop et Ayi Kwei Armah, mais chargée avec la même puissance, la même énergie qui caractérise tout texte initiatique. Un texte qui permet de retrouver ce qui, à travers les mutations, reste immuable, permanent. On retrouve chez Césaire la volonté de Fanon d’un retour à l’humanité, à une conscience de celle-ci comme rempart à sa destruction.

Pour comprendre le commentaire de Senghor sur l’état physique et psychique de Césaire suite à la production de son texte, il faut lire tous les textes de Césaire, et en particulier, ceux qui furent choisis par son ami Daniel Maximin (Cent poèmes d’Aimé Césaire, Omnibus. Imprimé en Espagne. 2009). De ces textes, celui qui semble se détacher au-dessus du reste est le calendrier lagunaire qui est aussi le poème gravé sur la tombe d’Aimé Césaire à Fort-de-France. Chacun de nous, Africaines, Africains, de souche, de cœur pourrait être l’auteur de ce texte, car nous sommes l’habitation-blessure décrite par Césaire :

j’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cents ans
j’habite un culte désaffecté entre bulbe et caïeu
j’habite l’espace inexploité
j’habite du basalte non une coulée
mais de la lave le mascaret
qui remonte la valleuse à toute allure
et brûle toutes les mosquées
je m’accommode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée –c’est bien pire qu’un enfer—j’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie

Tourbillon de feu
ascidie comme nulle autre pour poussières
de mondes égarés
ayant craché volcan de mes entrailles d’eau vive
je reste avec mes pains de mots et mes minerais
secrets

j’habite donc une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées
ou bien j’habite une formule magique
les seuls premiers mots
tout le reste étant oublié
j’habite l’embâcle
j’habite la débâcle
j’habite le pan d’un grand désastre
j’habite le plus souvent le pis le plus sec
du piton le plus efflanqué –la louve de ces nuages—
j’habite l’auréole des cactacées
j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
de l’arganier le plus désolé
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
bathyale ou abyssale
j’habite le trou des poules
je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe

Frère n’insistez pas
vrac de varech
m’accrochant en cuscute
ou me déployant en porana
c’est tout un
et que le flot roule
et que ventouse le soleil
et que flagelle le vent
ronde bosse de mon néant

la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
agrandit démesurément mes maux
même si elle rend somptueux certains de mes mots

Parmi les ancêtres, il y a eu des voix qui se sont élevées et qui ont résonnées comme si elles avaient été proférées par un Africain de souche. Il y a eu des voix qui se sont élevées à partir d’une conscience de l’humanité qui avait senti la blessure décrite par Aimé Césaire. Une chose est sentir, une autre est de guérir, mais rien que sentir c’est déjà le début de la guérison. Dans la description ci-dessus ou dans d’autres vers de sa poésie aux limites souvent insondables (« hermétiques » disent certains), Aimé Césaire a montré que la nature de la blessure était telle qu’elle avait été accompagnée d’un empoisonnement visant à embrouiller, et si nécessaire, bloquer les tentatives de guérison. De quel type d’empoisonnement s’agit-il ? A travers ce Mbongi et, on l’espère, d’autres à suivre, peut-être sera-t-il possible d’établir le type de poison.

Le diagnostique suivant, fait par Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques pourrait facilement avoir été fait par l’un des primitifs n’importe où au monde :

« Car ces primitifs à qui il suffit de rendre visite pour en revenir sanctifié,
ces cimes glacées, ces grottes et ces forêts profondes, temples de hautes et
profitables révélations, ce sont, à des titres divers, les ennemis d’une
société qui se joue à elle-même la comédie de les anoblir au moment même
où elle achève de les supprimer, mais qui n’éprouvait pour eux qu’effroi et
dégoût quand ils étaient des adversaires véritables. » [Tristes Tropiques, Presses Pocket, Paris, 1984,p.40.]

Mais il s’agit ici d’un diagnostique du dehors. La blessure inhabitée ne peut être qu’une blessure tableau. Aussi détaillée que puisse être une telle description elle ne pourra pas déranger. Il reste que, dans les temps que nous vivons, les « découvreurs » de ces blessures sont ceux dont le droit de parole automatique a fini par contribuer, dans le cas ci-dessus, contre le gré de CL-S, à la détermination de la valeur marchande de la blessure. Et cela tout en effaçant les porteuses et les porteurs de la blessure. Effacer, effacer, pour qu’il ne reste rien, moins que rien. Il importe d’effacer car son existence, malgré tout, est un rappel constant, inconfortable, d’une histoire que la mémoire des auteurs du crime a toujours préféré traiter comme inexistante.

Mais qui sont les primitifs ?

Ce Mbongi est ancré dans la culture Kongo, mais son esprit ainsi que les esprits qui l’ont maintenu au fil des temps appartiennent à ceux que frères et sœurs des Antilles, des Amériques, de l’Océanie, d’Asie ont appelé les cercles de guérison. En ce sens, Oui, nous sommes là pour comprendre comment Lumumba a été assassiné par ses propres frères et sœurs. Comment comprendre la hauteur de cette trahison-là sans aborder le contexte qui nous a amené où nous sommes aujourd’hui ?

Nos trahisons doivent être les premières à être comprises avant d’attirer l’attention sur les béantes blessures laissées par les anthropologues de renom ou sans noms. L’efficacité d’un Mbongi se fera sentir dans sa capacité de reconnecter avec toutes celles et tous ceux qui ont été réduits à servir d’épouvantail aux conquistadores afin qu’ils s’autorisent les massacres et les tortures les plus avilissantes.

Entre ce qui est né du temps des conquistadores et les temps des missions humanitaires des Nations Unies et des ONG, les gouvernements et leurs alliés ont créé une machine monstrueuse dont il est impossible de savoir où se trouve la responsabilité. Nommer « Monstre » est une façon de se libérer de la responsabilité de reconstruire l’histoire de la naissance de ce monstre. De quoi s’est nourri ce monstre ? Même si on parvenait à répondre à cette question, nous ne parviendrions pas à savoir comment des individus par ailleurs « raisonnables » ont pu commettre des actes impensables.

Aujourd’hui il existe des Églises qui suivent les enseignements de Martin Luther. A-t-on oublié que Martin Luther, dans un pamphlet écrit en 1543 avait fustigé les juifs en un langage que n’aurait pas désavoué Hitler et ses compagnons de crime [Voir David Stannard, The American Holocaust]

Il y a eu le Temple que les marchands d’alors avaient voulu transformer en Wall Street pré-historique. Deux millénaires plus tard la connivence entre les marchands et gardiens du Temple est scellée et ne permet pas de voir ou savoir quelle est la différence entre les deux.

Le Grand Inquisiteur n’est plus là, certes, mais d’autres institutions plus anonymes ont modernisé les pratiques de se débarrasser des membres les plus valeureux de l’humanité. Parmi les plus connus, on peut reconnaître, mais pas seulement : les Indiens, les pauvres, les pygmées, les Palestiniens, les AbahlaliBase Mjondolo, les Fanmi Lavalass, les Chegue, les enfants soldats. La fonction du Grand Inquisiteur est remplie par Le Marché ou Les Marchés. Avec une meilleur efficacité.

Marchés, fossoyeurs silencieux
Des valeureux résistant abattus
Pour avoir résister la terreur inaugurale
Contre l’humanité
Pour avoir dit non à la machine à faire des sous
Pour avoir dit non sans trêve
Aux comptables qui ne rêvent
Qu’en chiffres car pour eux
l’humanité ne compte plus
depuis belle lurette faut écraser
celles qui disent non à ces comptables
de la finance sangsues inassouvissables
de rêves morbides

Des us et coutumes de l’histoire

Il est coutume de dire que l’histoire s’écrit à partir des archives, des sources écrites et des sources orales. Cependant, il serait bon de se rappeler qu’il y a/eu des coutumes qui tuent l’histoire, surtout quand elle est hors norme, longtemps avant que ces histoires ne soient momifiées par les gardiens de l’histoire qui, aujourd’hui, fait loi, même si cette histoire fut imposée par des comportements hors-la-loi, crimes de guerre et/ou crimes contre l’humanité.

N’est-il pas temps de sonder les profondeurs de la conscience, du subconscient et de l’inconscience ? N’est-il pas temps d’aller au-delà des limites des narrations qui, même en recherchant les voies de l’émancipation, se retrouvent coincées par les habitudes de la soumission à des gardiens qui se sont imposés par des conquêtes qui ont fait, font et feront la honte de l’humanité ?

N’est-il pas temps de se mettre au diapason de celles et ceux qui sont au-delà des limites, qui ne se sont pas, comme l’a dit Frantz Fanon, économisés ?

N’est-il pas temps de mettre fin à la course mortifère aux armements dont l’objectif est de tuer toujours plus massivement, plus efficacement, plus écologiquement, plus en douce ? N’est-il pas temps de mettre fin à une humanité ayant perdu le sens de l’humanité en s’armant plus qu’aux dents.

N’est-il pas temps de mettre sur pied une course à la guérison des habitudes de se laisser mourir, des habitudes d’accepter la canonisation de l’histoire des plus forts en prétendant qu’il n’y avait que cette histoire-là qui pouvait s’inscrire dans ce temps-là, qu’il n’y avait pas d’autres possibilités que de mourir pour le compte de ceux et celles qui nous avaient tant incités, excités vers les désirs de mort ?

Ici on se propose de penser les derniers jours de Lumumba à partir des archives de la conscience de l’humanité, c’est-à-dire à partir d’une conscience non différentiée que ce soit par la culture, l’idéologie ou tout angle qui finit par biaiser ce que fut l’humanité, ce qui est l’humanité et ce qui doit être l’humanité.

Certains pourront dire, « mais qui vous donne le droit de procéder ainsi ? ». Il y a plusieurs réponses possibles : la première, générique, qui dépasse les temps tout en restant fidèle au devoir de solidarité avec l’humanité et la deuxième, spécifique, fondée sur la pensée/conscience de Lumumba lui-même. Selon lui, il n’y avait qu’une humanité. Il ne voyait pas de différence entre blancs et noirs. Pour lui la colonisation belge, en partant des philosophes des Lumières, était incompréhensible. Correction. Dans une de ses interviews, il semble expliquer la fin de la colonisation comme allant de soi, vu à travers les écrits des philosophes des Lumières. La colonisation et tout le vécu du colonisé, toujours sous cet angle, contredit le message universalisant des Lumières. Comme beaucoup d’intellectuels du Tiers-Monde et/ou du monde colonisé par l’Occident, Lumumba voyait dans les Lumières un point de rencontre de tous ceux qui étaient/sont épris de liberté, justice, solidarité. Petit à petit, cependant, au fil du temps, l’apprentissage se fait qu’il y a dans les Lumières des zones d’obscurité. Et, il ne serait pas exagéré de supposer que c’est à partir de ces zones qu’a grandie cette Europe fustigée par Fanon dans la conclusion des Damnés de la terre.

Il est possible de voir entre Lumumba et Césaire une convergence de l’entendement de ce que devrait être le monde. Non celui de la négritude, mais celui des poèmes qui ont suivi, en commençant par le Cahier du retour, le Discours sur le colonialisme et en parcourant pratiquement tous ses poèmes. Ces poèmes que l’on peu lire et relire comme autant de discours autant de cahiers, toujours à la recherche de comment retrouver l’humanité d’une humanité en déroute. La convergence est encore plus nette quand on se tourne vers le théâtre : Et les chiens se taisaient, Une saison au Congo.

Cet exercice pourrait être multiplié par les millions de gens dont le malheur a été de se retrouver sur le chemin de quelques membres de l’humanité, eux aussi sortis tout droit du siècle des Lumières, décidés à démontrer la supériorité de l’homme blanc sur l’homme noir. Jusqu’à ce jour, personne n’est encore parvenu à calculer le coût de cette errance, probablement à jamais incalculable, du moins selon les normes et les pratiques dominantes aujourd’hui. On peut comprendre la logique derrière cette anomalie qui n’en est pas une pour les héritiers de l’errance. Les héritiers de l’errance monumentale se retrouvent aveuglés par le confort résultant de l’errance. Suite à l’errance, tout, pratiquement tout, martèle, dicte, répète l’errance et son histoire comme si elle ne pouvait s’écrire autrement qu’à partir de la supériorité du blanc sur le noir, du riche sur le pauvre. Pire, vu l’impunité résultant de cette errance, elle s’est renforcée en insistant que tout soit soumis aux règles d’existence imposée par la loi du plus fort.

Cette errance comme toute plante bien soignée a grandi au point d’être méconnaissable par les héritiers des jardiniers qui l’ont semée. Elle fait partie maintenant de l’ambiance naturelle et personne n’ose parler aujourd’hui d’errance. La plante s’est multipliée, devenue forêt, nous a fait oublié qu’à l’origine elle était vénéneuse.

L’esclavage n’a jamais été aboli. Ce qui a été aboli furent les pratiques qui entravaient la modernisation d’un système qui s’est spécialisé dans l’art de se refaire une nouvelle peau quand une crise de croissance le forçait à des changements cosmétiques sans altérer sa nature. Le système nous a amené, comme le disait si bien Aimé Césaire, dans « une tour de silence où nous sommes devenus proie et vautour. » (Batouque)

Pour survivre dans le système, la proie doit obligatoirement se muer en vautour. Et, le vautour sera, tôt ou tard, la proie d’un vautour plus compétitif, plus féroce, plus vorace. La répétition de ce processus et les lois de l’évolution aidant, l’humanité a donné naissance à un monstre affublé d’un nom qui n’effraie pas. Pire, tout le monde est sensé être attiré, séduit par les bénéfices qu’apporte la globalisation. Les racines de la globalisation sont autant de marches qui ont conduit l’humanité vers l’échafaud. Il y a eu, il y a, il y aura dans cette marche de la délivrance de cette errance des résistances et des résistants. Il serait vain de les nommer car ils sont éparpillés partout où tout membre de l’humanité a été soumis au traitement visant sa liquidation.

Il fut un temps où les chercheurs et autres enseignants universitaires se disputaient sur la description des systèmes coloniaux. Lequel était le plus éclairé ? Le moins brutal, violent, etc. Oubliant en cours de discussions la nature de l’entreprise coloniale quelles que soient les paroles adoucissantes des entrepreneurs.

Pour que l’Afrique puisse vraiment retrouver ses repères, ne faudrait-il pas aller plus en profondeur, au-delà de la querelle entre telle colonisation, telle anthropologie, etc. ? Aujourd’hui, au niveau des sciences humaines, les sciences économiques ont pris le relais de l’anthropologie. C’est l’ère de la mondialisation. Pour beaucoup d’anthropologues, l’anthropologie a fait peau neuve. Toutes les sciences humaines ne souffrent-elles pas d’être un des legs les plus durables, quasi inamovibles, des Lumières ? Une décolonisation des mentalités est-elle possible sans passer par une mise à distance de tout ce qui nous fut légué par les Lumières ?

Mise à Distance

Que faut-il entendre par « mise à distance » ? Par exemple, un économiste comme Samir Amin qui, depuis des années prône cette démarche dans ses travaux, n’a pas été suivi par ses congénères des sciences sociales. II est possible maintenant, après coup, de se rendre compte des difficultés auxquelles sa démarche faisait face. Qu’a-t-il manqué ? Dans le « delinking » qu’il proposait à l’Afrique, au niveau des rapports socio-économiques, il aurait fallu que celui-ci fût accompagné, au niveau des rapports intellectuels, par l’équivalent d’une rupture conceptuelle. Il s’est passé un peu la même chose qu’avec le projet de Cheikh Anta Diop (au niveau du penser de l’histoire). Il n’y a pas eu accompagnement. Comme dans la pièce de théâtre Et les chiens se taisaient, les rebelles font plus que peur.

Les approbations des intellectuels/universitaires se font par des citations, mais la solidarité ne devrait-elle pas signifier tout autre comportement que d’exhiber ses connaissances ? N’est-ce pas possible de poursuivre le chemin d’un Césaire, Fanon, Cabral, Hani, Biko, Malcolm X, Martin Luther King à partir de là où ils se sont arrêtés ? N’est-il pas possible de poursuivre la libération de Haïti en se mettant au diapason de la méthode initiatique de Boukman et ses compagnes et compagnons. Il est toujours plus facile de citer les grands noms sans se mouiller. N’est-ce pas à partir de ces pratiques de se tenir à distance respectueuse de celles et de ceux qui se sont donnés sans s’économiser que nous nous sommes embourbés sans nous rendre compte de ce qui nous arrivait ?

Ce n’est qu’après le décès de Cheikh Anta Diop (et après le départ de Senghor de la présidence du Sénégal) que fut créée l’université Cheikh Anta Diop. Du temps de la présidence de Léopold Sedar Senghor, les rapports entre Cheikh Anta Diop, au lieu d’être caractérisé par la confrontation, auraient pu conduire à la création d’une université pensée à distance des héritages coloniaux. Cette rupture était-elle possible ? Il ne sera jamais trop tard pour un retour à l’unité de l’humanité.

Au lieu d’essayer de répondre à cette question de la possibilité de la rupture, ne serait-il pas plus réaliste d’examiner les possibles d’aujourd’hui à tous les niveaux des activités humaines en Afrique ? Les possibles chantiers ne manquent pas. Ce qui manque, malheureusement c’est une volonté politique de penser les chantiers avec toutes celles et tous ceux qui doivent en bénéficier. Une telle volonté politique ne sera possible que si, en Afrique, on parvient à sortir de l’enfermement hérité de la colonisation qui fait, par exemple, que, presque sans penser, il est affirmé que les meilleures formations universitaires ne peuvent être rencontrées que dans les pays au passé impérial/colonisateur.

N’est-il pas possible d’affirmer des contre évidences ? Comme, par exemple, que celles et ceux qui sont les mieux placés pour connaître l’Afrique sont les Africaines et les Africains, spécifiques, génériques ? Mais, suite à la colonisation, la mentalité qui est restée est que les meilleurs connaisseurs de l’Afrique ne peuvent pas être les Africains. Seuls les découvreurs seraient, selon cette vulgate, les seuls capables de connaître les Africains.

Il y a peut-être plus grave. A voir les savoirs que CAD a dû maîtriser, et à voir l’opposition, interne et externe, qui se dressait sur son chemin il y a nécessité urgente de poser certaines questions et d’essayer d’y répondre. En changeant le nom de l’Université de Dakar, l’hommage rendu à CAD est-il à la hauteur de ce que l’histoire exigeait de toute l’Afrique, et pas seulement du Sénégal ? Qui sont celles et ceux qui ont poursuivi le travail commencé par CAD ? La liste est d’une brièveté renversante/à faire pleurer si l’on pense à l’importance des travaux ainsi qu’aux enjeux.

La majorité des discussions autour de Lumumba et des « troubles » qui ont suivi l’Indépendance du Congo tiennent, au fond, à une dispute autour de la compétence telle que définie par l’administration coloniale. Ne pouvant accepter l’idée d’un Patrice Lumumba, Premier Ministre, pensant et agissant, en fonction des intérêts des Congolais, les anciens colonisateurs ont réagi –selon les habitudes acquises – pour empêcher cette pensée et cette action.

La discussion s’est focalisée sur Lumumba, et, surtout, sur ses déficits tels que compris par l’ancienne puissance coloniale. Le fait que la colonisation en soi ne pouvait être que criminelle, du point de celles et de ceux qui l’avaient endurée n’entre pas en ligne de compte. Pour les colonisateurs, soucieux de maintenir l’idée que la colonisation avait été une bonne chose pour les colonisés, et que sans eux, les colonisés n’étaient que des bons à rien, il ne pouvait que s’en suivre la logique qui a amené à l’élimination de Lumumba et de toutes celles et de tous ceux qui partageaient sa vision.

La manière dont la colonisation a pris fin n’a pas été tellement différente de la manière dont l’esclavage atlantique a pris fin, ou, plus près de nous, de la manière dont l’apartheid a pris fin. Moderniser le système sans toucher à l’essentiel, à savoir que le plus puissant soit toujours gagnant.

Les crises auxquelles nous assistons aujourd’hui (agriculture mondiale, faim, financière, climat, énergie) sont autant d’échos des crises annonçant la fin des périodes comme l’esclavage, la colonisation, l’apartheid. Les solutions présentées pour toutes ces crises devraient nous rappeler celles qui nous furent offertes pour en finir avec l’esclavage, la colonisation, l’apartheid. Les structures de ces solutions sont identiques : les groupes ayant le plus bénéficié de ces phases de l’histoire de l’humanité se sont organisés et continuent de s’organiser pour continuer de bénéficier de rapports d’oppression et d’exploitation inégaux, injustes, criminels. Et cela quels que soient les coûts pour le reste du monde. La mentalité qui présidait à ces transitions s’est maintenue jusqu’à nos jours.

Pour mieux saisir ce qui est en jeu, il suffit de lire le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire. Ce texte, dans un contexte où les puissances colonisatrices ne voient rien d’Hitlérien dans leur colonialisme, fait penser au discours de l’Indépendance de Lumumba. De part et d’autre, l’appel est fait pour que la colonisation soit regardée en face, sans enjoliveurs, à partir du regard de celles et de ceux qui l’ont vécu de l’intérieur. La dangerosité politique de Césaire était moindre que celle que présentait Lumumba, d’où l’urgence et la nécessité ressentie par les ennemis de ce dernier de l’éliminer coûte que coûte.

Hypothèses, questionnements, supputations

Il y a des êtres humains qui sont nés, qui ont œuvré dans le sens entendu ci-dessus, c’est-à-dire à partir d’une humanité unie, solidaire. L’universalisme à la mode occidentale a vécu. Est-ce possible d’en créer un autre qui ne tombe pas dans les mailles de l’héritage direct et indirect du siècle des Lumières ?

Ces mêmes êtres humains ne sont pas parvenus, semble-t-il, à faire partager cette conviction sans tomber dans les mailles préparées pour les empêcher de réaliser leurs objectifs.

La destruction de l’humanité a des racines multiples. Certaines sont longues de plusieurs millénaires, d’autres plus récentes. Malgré cela, la solidarité originelle continue de maintenir des liens durables plus solides que l’on imagine.

Il est bon de ne pas oublier que les racines qui se présentent comme protectrices/défenseuses de l’humanité recourent à un subterfuge qui empêche aux autres membres de l’humanité de se rendre compte du subterfuge.

Lumumba, son calvaire et la guerre froide

Pour les dernières années (fin du XXème, début du XXIème siècle), afin d’essayer de réveiller les gens, on rappelle les statistiques de Congolais morts depuis la guerre de 1996-7 jusqu’en avril 2003, au moment des accords de Pretoria (pour mettre fin à la guerre en RDCongo). On avait commencé avec 3 millions, puis 3 et demi, et ainsi de suite. Les chiffres ont continué d’augmenter jusqu’à 6 et 7 millions selon les sources. En augmentant les chiffres, les auteurs de cette manipulation cherchent à mobiliser les sympathies pour la cause qu’ils défendent. Cette stratégie ne date pas d’hier. Il n’est pas question ici de mettre en doute les chiffres mentionnés. Il est question d’attirer l’attention sur le fait que l’horreur va loin au-delà des chiffres, d’un côté ; et de l’autre de rappeler que le calvaire des Congolais ne date pas d’hier ou même d’avant-hier. À force de chercher à raccourcir l’histoire, l’histoire disparaîtra, même si la trace restera indélébile dans la conscience de l’humanité. Comme une des consciences de cette humanité, Lumumba du monde de là-bas ou du monde des esprits restera indélébile dans la mémoire des Congolais.

Autour de l’esclavage il y a eu le même type de lutte. L’objectif était le même: grâce aux statistiques, impressionner le plus de gens possibles, pour ceux qui voulaient diminuer l’horreur, en diminuant le nombre de gens arrachés de leur terroir. Par contre, pour ceux qui considèrent que la dimension du crime, telle que sentie dans la chair des victimes, est difficilement mesurable, la question du nombre devient moins importante à l’échelle de la connaissance de ce que fut l’esclavage, et ses séquelles. Ces dernières ont fondé une mentalité parmi les bénéficiaires du crime qui revient à se dédouaner de génération en génération. L’objectif final étant, comme il a toujours été, d’effacer l’histoire Africaine.

Essayons de résumer. La question centrale reste comment mesurer la souffrance telle qu’elle a été sentie non seulement dans le plus profond du corps, mais aussi dans la conscience, le subconscient, l’inconscient. Comment peut-on mesurer quelque chose qui n’a jamais pu être mesuré, et qui, probablement, ne pourra jamais l’être ?

Comment mesure-t-on l’écho de génération en génération d’une souffrance qui se répand comme des ondes ou des pulsions ? A partir de quel point doit-on mesurer ? Une telle mesure pour être valable ne peut que venir du point où la souffrance éclate et s’étale. Une mesure difficile à générer puisqu’une des leçons de l’histoire de l’humanité, selon ceux qui ont le plus contribués à sa destruction, est que la meilleure façon de digérer la souffrance est de ne pas y prêter attention. En somme, prétendre qu’il n’y a pas eu de souffrance. Ou bien, ce qui revient au même, de prétendre que la souffrance est quelque chose qui advient à tout le monde. En d’autres termes que la souffrance du noir n’est pas différente de celle du blanc. C’est à travers ce genre de déclarations qu’il est possible de constater comment subrepticement, mais de façon systématique, sont limées les aspérités dérangeantes de la mémoire de l’humanité. Selon cet entendement, la souffrance de l’être humain serait le même qu’il soit esclave ou propriétaire d’esclaves.

Néanmoins, nous savons, entre autres par la psychanalyse, que ce refus d’enregistrer la souffrance n’empêche pas l’emmagasinage, si pas de la souffrance, de sa mémoire. Du lieu de cet emmagasinage dépendra, en partie, la guérison du porteur ou de la porteuse de cette mémoire. Une blessure qui ne peut que laisser des traces. L’emmagasinage signifie un poids non seulement physique, mais aussi psychique. Il signifie que dans le conscient/subconscient/inconscient, un espace est occupé qui ne peut qu’interférer avec tout le reste du corps.
Est-ce possible de comprendre au nom de la guérison de l’humanité, au nom de la guérison d’une seule humanité ? Cependant tout ceci se réfère à ce qui se passe avec les individus. Que se passe-t-il au niveau de la collectivité ? La tâche ne devrait-elle pas être de faire comprendre à l’humanité qu’il y a des blessures dont la mesure restera toujours incommensurable quelle que soit la manière dont on l’approche.

Il est possible de voir dans toute l’œuvre d’Aimé Césaire la préoccupation permanente de quelqu’un qui essaie d’alerter les inconscients, les endormis, les étourdis, pour leur faire comprendre que la situation est plus grave qu’il n’y paraît. La gravité se perçoit, par exemple, de la manière dont les habitants de Haïti continuent d’être punis par les descendants des esclavagistes. La punition vise à renvoyer Haïti « à sa place », c’est-à-dire, toujours selon la pensée esclavagiste, dans l’esclavage. La gravité n’est pas tant dans la punition en elle-même, (qui est gravissime) mais dans le fait que les commanditaires/bénéficiaires de la punition sont parvenus non seulement à compter sur ce que l’on appelle pudiquement les « Elites » Haïtiennes, mais aussi sur des gouvernements Africains pour jouer le rôle de geôlier du Président Jean Bertrand Aristide, après le coup d’Etat d’avril 2004. Comment les dirigeants d’un continent qui a été marqué au fer rouge de l’esclavage ne parviennent pas à voir dans Haïti une Afrique qui a fait honneur à l’humanité en la libérant de l’esclavage ?

Peut-on imaginer le sentiment de solitude ressentie par le peuple Haïtien (et, souvent aussi, par d’autres peuples des Antilles) quand, face à la punition, ils revivent collectivement la solitude ressentie quand, individuellement, ils furent mis en vente par leurs frères et sœurs… C’est comme si, avec cette vente, avaient aussi été vendues les valeurs qui honorent la liberté, la fraternité, la dignité de l’humanité.

Le Président Jean Bertrand Aristide ne pouvait pas être envoyé dans cette prison du Jura qui tua à petit feu, par le froid, Toussaint L’Ouverture. Il fallait, au nom de la modernisation des consciences et de la punition, poursuivre les tactiques et stratégies qui avaient si bien divisé l’Afrique et continuent de la déchirer, recourir à des Africains pour exécuter la punition, comme cela fut le cas dans l’élimination de Lumumba. Comment le Brésil a-t-il accepté de jouer le rôle de « chien de garde » des puissances esclavagistes, pour empêcher que Haïti puisse être, pleinement, Haïti. Sans Haïti, qu’aurait pu faire Simon Bolivar ? Pourquoi amputer notre histoire à chaque fois qu’il faut servir les intérêts des puissances qui se sont enrichis sur le dos de nos ancêtres ?

La solitude, une inhabitable blessure

Il n’existe aucune archive où l’on pourra trouver ce que pensait Lumumba durant les dernières semaines, les derniers moments de sa vie. Césaire a essayé dans Une Saison au Congo de dévoiler un pan. Avec un succès relatif. L’impression qui reste de la lecture des derniers propos de Lumumba est de ne pas dépasser la frontière de l’indécence. Dans tous ses poèmes, Césaire navigue dans les archives de la conscience de l’humanité comme un poisson dans l’eau. Comment pourrait-on entendre ce que Lumumba pensait durant ces moments ?

Il est difficile de décrire cette navigation. Elle fait penser à une sonde exploratoire de la conscience de l’humanité. Il est parfois difficile de savoir ce que rapporte cette sonde et, surtout, quelle partie de l’humanité elle est en train de sonder. Il est évident que, pour Césaire, il s’agit, avant tout de retracer le cheminement des Africains, mais pas seulement d’eux. Il aurait fallu dire, suite à l’occupation génocidaire des Antilles et des Amériques : « Plus Jamais ». Les mêmes mots qui auraient pu servir de bannière après toutes les abolitions : esclavage, colonisation, apartheid.

Face aux dévastations de la globalisation, des observateurs neutres pourraient penser que « plus jamais » s’est mué en « plus que jamais » pour ceux qui ont le plus abusé et piétiné l’humanité. Car du laminage de cette humanité sont sorties et continuent de sortir des richesses inimaginables qui profitent uniquement à ce groupe qui continue de parier sur ce qu’ils appellent, dans leur langage, le marché de la déshumanisation de l’humanité. Il faut, disent-ils, être réalistes.

Il fallait « plus que jamais » continuer de faire passer les Africains par l’enfer incommensurable qui les a désossés de leur terre natale pour les emmener outre-Atlantique. Combien de massacres, combien de génocides faudra-t-il à l’humanité pour qu’elle vienne à elle-même ? N’est-il pas trop facile de raccourcir l’histoire des génocides en la réduisant à celle de la seconde guerre mondiale ? N’est-il pas trop facile de raccourcir l’histoire de processus multi séculaires à quelques années de la vie de quelques individus ? Quels sont les ingrédients, les convergences dont l’accumulation a amené l’humanité à faire des sauts dans l’incommensurable monde des horreurs ? Celles qui ont des difficultés à penser leurs âmes sous d’autres couleurs que les plus pures, sont-elles prêtes à se soumettre au jugement de la conscience de l’humanité ?

Comme dans toutes les formes de tortures, les torturés ne sont pas les seuls victimes, petit à petit, les tortureurs seront torturés, mais ne sera-t-il pas trop tard pour une humanité dont les consciences les plus tranchantes ont été asphyxiées ? A force d’avoir éliminer les plus braves, les fossoyeurs des consciences de l’humanité n’avancent-ils pas délibérément vers le suicide ?

A moins que….

À l’assaut de la conscience de l’humanité

Il n’est pas loin le temps où tout ce qui valait quelque chose ne pouvait venir que d’un petit groupe de l’humanité, auto proclamée civilisateur universel. Il fut un temps où l’on vantait les mérites de la civilisation. Elle ne pouvait être qu’occidentale, chrétienne. Aujourd’hui sont vantés les mérites, les bénéfices de la globalisation compétitive. Elle ne pourra être que prédatrice continuatrice d’un mode de vie et d’expansion favori de la civilisation occidentale, capitalo-parlementaire. Et pourtant, de l’intérieur, cette civilisation moribonde continue de se présenter comme réellement civilisatrice car, ne s’étant jamais mise en doute, elle s’estime comme la seule capable de véhiculer tout ce qui s’y rattache, directement ou indirectement comme étant bon pour tout le monde.

Il y a, il y a eu et il y aura toujours une conscience de l’humanité, mais les derniers siècles montrent que cette conscience est systématiquement prise d’assaut pour en finir avec elle et avec les sources responsables de sa continuation. Face à ces assauts perpétuels de nombreux combattants, doit-on s’étonner que certains, parmi les meilleurs, baissent les bras ?

Depuis le vol et le viol des terres amérindiennes et de ses habitantes, suivi par l’esclavage des gens, suivi par la colonisation, suivi par la déshumanisation, suivi par la globalisation a grandi, au vu et au su de tout le monde, un système informé, structuré par toutes ces phases. En grandissant ce système, de plus en plus mécanisé, de plus en plus détaché de l’humanité, se modernise avec toujours le même objectif : en finir avec l’humanité, en finir avec le noyau dur de cette humanité, en finir avec les porteuses/porteurs de la conscience. Il semble que nous soyons entrés dans la dernière étape : celle d’en finir avec la conscience elle-même. Les assauts se durcissent, s’affinent. Les remèdes pour résister à ces assauts deviennent de plus en plus inadéquats car, du moins en apparence, la conscience de l’humanité ne s’est pas ajustée au niveau de l’ennemi qu’elle confronte.

Pour celles et ceux qui sont passés par ces combats pour le maintien de la conscience de l’humanité, il n’est pas difficile d’observer que ce qui est en train de se passer est un processus de colonisation de la conscience de l’humanité. La conscience est un des territoires encore libres, réellement libres de tout ce qui enchaîne aujourd’hui les volontés impatientes, persistantes d’émancipation.

Une mort lente

Lumumba parlant :

En ces ultimes semaines de ma vie dans le monde de là-bas que j’ai vécu comme une longue journée, il était difficile de ne pas penser à celles/ceux qui étaient passés par la même lente agonie, il y a plusieurs générations. Il est difficile de ne pas se répéter. Voir la haine sortir de la bouche et des yeux de gens qui sont devenus les instruments de leur propre destruction ne fait pas aussi mal que l’indifférence venant de gens proches, intimes, aimés ou que vous aviez cru aimer et être aimé en retour.

La souffrance physique laissée par le tampon d’identification du propriétaire d’esclaves est passagère alors que celle où l’on macère en avançant lentement vers le coucher du soleil est une mort lente, au ralenti, une torture au pas de tortue. D’autres sont passés par là, ont ressenti la même souffrance, mais nous n’avons jamais pu nous réunir et partager ces expériences pour qu’à partir d’elles nous puissions vraiment sortir de cette peau-blessure qui aveugle et paralyse. En partance, nous sommes toujours restés en suspens dans cet état de partance perpétuelle que certains ont cru terminer par le suicide. Celles/ceux qui ont pris cette voie devront être écoutés car il est raisonnable de douter que cette solution ait mis fin à l’état de partance perpétuelle, d’une mort qui n’en finit pas. Écoutons les par de-là les calendriers :

Une passagère d’un Navire Négrier

Pour comprendre pourquoi je me suis donnée la mort, il faudrait comprendre les circonstances qui m’ont arrachée d’une vie pleine de vie à une vie dans un corps qui ne m’appartenait plus. Plusieurs fois violées durant la marche de l’intérieur. Je venais d’être enceinte, avant ces viols répétés. Au début, je ne pensais qu’à mon enfant et à mon mari, pensant qu’au bout du voyage nous serions réunis. Sur le navire négrier, le capitaine me choisit comme son objet de plaisir permanent. Au plus il cherchait à me séduire au plus je me dégoûtais, au plus je souhaitais ne plus vivre. Jusqu’au jour où je bus les bouteilles d’alcool pendant qu’il dormait, après l’avoir étranglé avec une petite ficelle. Je ne me suis pas jetée à l’eau car j’avais peur des requins et peur de mourir noyée. Je me suis tirée une balle dans la tête avec le revolver du capitaine. Je sais, j’aurais dû demander pardon à mon enfant car il ne méritait pas cela. Je sais, j’aurais pu être plus brave, comme, libérer les autres, s’emparer du navire et retourner vers chez nous. Je demande pardon à toutes celles et à tous ceux qui se trouvaient dans ce navire.

Ota Benga

Beaucoup de gens connaissent une partie de mon histoire, mais presque personne ne sait ce qui m’amena à me suicider. Bien sûr, être loin de sa terre natale tue, mais ce qui m’a le plus tué avant que je ne me tues a été quelque chose qui fait penser au produit chimique sans odeur, sans couleur. Et on pourrait ajouter, sans douleur. Chez nous, se tuer est le pire des crimes que l’on puisse commettre non seulement contre soi-même, mais aussi contre le principe de vie, contre la communauté. J’avais toujours cru que je retournerais là où j’étais né, car je croyais que les gens qui me côtoyaient n’étaient pas différents de nous, même s’ils ne vivaient pas comme nous. Cette conviction m’a empêché de voir l’aveuglement qui avait conditionné les blancs à réduire l’humanité à leur tribu. Les gens oublient facilement que quand j’ai quitté le Congo, nous vivions dans ce qui fut plus tard appelé « Caoutchouc Rouge », période où par millions beaucoup de nos gens ont été mutilés, torturés, massacrés tout simplement pour fournir le caoutchouc nécessaire à l’industrie automobile. Il y a eu des photos, il y a eu des textes, mais il n’y a jamais eu de textes venant des archives de nos consciences. Le poème épique de Carrie Allen MacRay, un très beau chant laisse voir, en passant, la richesse de ces consciences. Son esprit est maintenant avec nous et peut parler par elle-même :

Carrie Allen McRay

Absolument pas. Mon poème épique fait partie de la marche du retour de l’humanité à elle-même. Il faut surtout laissé la place à celles qui ont toujours parlé dans ce sens-là. J’ai beaucoup appris de toi Ota Benga, mais j’avais encore beaucoup plus à apprendre. L’ignorance née de l’arrogance des conquérants a conduit l’humanité vers une errance sans fin. Ce sont des esprits comme toi, Ota Benga, qui nous ont ouvert les yeux qui devraient se faire entendre.

Des images des pygmées qui parlent de la façon dont ils sont traités par leurs frères Bantu. Si possible une image d’Ota Benga soufflant dans le Molimo. Un texte qui suit la musique sur le thème du retour à l’humanité.

Lumumba

Au fond, peut-être que nous n’avions pas suffisamment expliqué ce qui était en jeu, et, peut-être que nous ne l’avions pas fait parce que nous n’avions pas encore compris le caractère éternellement prédateur du système qui a enfanté ou plutôt déclenché une réaction en chaine aujourd’hui increvable car elle s’est toujours nourrie des énergies les plus riches, les plus dynamiques qui se trouvaient sur son chemin.

Le capitalisme n’est plus newtonien
Atomisant tout sur son chemin
Tel un tsunami quantique

Produisant des bénéfices impensables
Sous l’ordre newtonien
Aujourd’hui obsolète
Comme l’humanité
Dévorée à une vitesse qui dépasse
L’entendement des catéchistes
Formés à la pensée newtonienne
Obsolète

La résistance doit être
Quantique
Un cantique des cantiques
Voiles dehors
Vitesse quantique
Brûlant tous les murs
Son, lumière
Voiles dehors

Libre des anciennes pesanteurs
Sourde à tout sauf
Aux appels de fidélité, solidarité
Avec l’humanité

Les dévoreurs de l’humanité sont conscients de ce qu’ils sont en train de faire, mais nous, les dévorés, dévorables n’avons pas encore pris suffisamment conscience de ce qui nous arrive. Nous parlions contre le colonialisme, contre l’esclavage, contre les belges, contre…… sans nous rendre compte que chacun d’entre nous n’avait jamais compris qu’Hiroshima/Nagasaki avaient été le point d’exclamation d’une réaction en chaine qui avait commencé longtemps avant la découverte de l’atome. Une réaction aujourd’hui incontrôlable, mais néanmoins vivement applaudie par des prix pour la paix.

Il nous a été difficile de comprendre Hiroshima/Nagasaki parce que nous n’y étions pas, et les photos publiées ont été censurées pour ne pas montrer les victimes humaines. Les double points d’exclamation qui se sont élevés au-dessus d’Hiroshima/Nagasaki disaient : attention, voilà ce que nous ferons de vous si vous n’êtes pas de notre côté. Tant que ce crime ne sera pas reconnu comme crime contre l’humanité, les possesseurs d’une telle arme continueront de prendre en otage les segments de l’humanité qui ne se soumettraient pas à leurs volontés.

Il y a des gens qui pleurent encore aujourd’hui notre absence comme si ces pleurs allaient donner naissance aux connaissances, à la conscience qui font défaut.

Et pourtant si nous nous penchions sur notre histoire, non pas à la sauce de ceux qui nous ont dévorés, mais telle que nous l’avions connue dans les moments où nous avions été fidèles aux enseignements émancipateurs de l’humanité, même la machine dévoreuse de l’humanité se gripperait.

Je viens d’entendre parlé de la colonisation de la conscience. Pensant à ma propre expérience, à la dissolution de mon corps physique pour me faire disparaître, je me demande si, au lieu de parler de la colonisation, il ne faudrait pas parler de la dissolution de la conscience de l’humanité. En fait l’humanité ne semble plus exister. Elle a été remplacée par l’humanitarisme, un mode charitable de maintenir l’illusion de l’existence de l’humanité. Les vrais défenseuses et défenseurs de l’humanité sont les consciences de l’humanité qui crient au meurtre, qui appellent au secours à chaque fois qu’une personne est humiliée, torturée, tuée tout simplement parce qu’elle n’est pas conforme au modèle dicté par les dévoreurs directs et indirects. Les humanitaristes entendent ces appels, ces cris, mais préfèrent prétendre qu’ils n’ont rien entendu ou plutôt le peu de conscience qui leur reste interprète et traduit le langage de l’humanité en langage humanitaire avant de pouvoir intervenir.

Colonisation ou dissolution, les résultats, à long terme, ne diffèrent pas beaucoup. Ce sont des étapes. Cette colonisation de la conscience pour qu’elle soit dissoute dans l’humanitarisme permet de maintenir la supériorité issue de la longue réaction en chaine qui a conduit l’humanité depuis les conquêtes inaugurales de ce qui s’appelle aujourd’hui globalisation. Elle permet aux colonisateurs de se présenter comme les grands défenseurs des Droits de l’Homme. Pour la conscience de l’humanité la question centrale n’est pas de défendre les droits de l’homme, elle est le devoir de défendre l’humanité.

Ce devoir de défense de l’humanité est un devoir de solidarité. L’exercice de ce devoir ne peut être alimenté que par le maintien de la conscience de l’histoire de cette humanité. Les porteuses/porteurs de la conscience de l’humanité ne se sont jamais vu comme receveurs de droits, mais si comme défenseuses/défenseurs de la vie, de la dignité de l’humanité. Effacer leur histoire en recourant à l’humanitarisme revient à la répétition de l’exercice colonisateur par le quel ce dernier s’est présenté comme le seul capable de faire exister le colonisé.

L’humanitarisme est à l’humanité ce que la charité est à la solidarité. L’humanitarisme a ouvert les portes à la militarisation de l’imposition des droits humanitaires. Par là, l’imposition de l’humanitarisme rappelle les campagnes (militaires) de pacification afin de soumettre les territoires et les peuples conquis.

Les processus de conquête ont toujours engendré dans l’histoire une mentalité de destruction de toutes les personnes refusant la conquête. Cette mentalité de destruction, au risque de nous répéter, a fait oublier aux conquérants leur qualité d’humanité. Ils furent eux-mêmes les premières victimes de la dissolution de la conscience de l’humanité. Dans leur mentalité, comme dans celle de toute personne qui accepte la torture comme moyen/objectif de domination, il fallait effacer l’idée que ces personnes conquises, colonisées, puissent être considérées comme des êtres à part entière de l’humanité.

Pour que vive l’humanité il faudra tôt ou tard que ses membres les plus conscients aillent plus loin que la somme de tout ce que nous avions fait. Bien que compréhensible, il est trop facile de dire qu’on a fait le plus qu’on a pu. Dans notre discours de l’Indépendance, le procès de la colonisation aurait dû aller plus loin car ses racines sont profondes et multiples. Par exemple, nous les politiciens, parlions beaucoup de l’unité Africaine, mais nous n’allions pas beaucoup plus loin que les discours. A l’époque j’avais entendu parler de Cheikh Anta Diop, il aurait fallu aller vers lui, construire un véritable rassemblement de toutes les énergies, de toutes les pensées libératrices.

Nous étions trop imbus de nous-mêmes convaincus que nous seulement, les politiciens, serions capables de changer les choses. Il ne faudra plus jamais répéter cette erreur.

Penser, libérer, agir, avancer
Vers l’émancipation n’est pas le privilège
Des spécialistes diplômés
Ou non de la politique
C’est l’obligation de tout membre
De l’humanité

Le devoir de défense de l’humanité passe, obligatoirement, par une révision des structures qui réduisent notre histoire à celle de la rencontre avec l’Europe au moment où celle-ci décide qu’elle a besoin de nous après avoir massacré nos frères et sœurs des territoires qu’ils avaient conquis dans les Amériques et les Antilles.

D’autres pourront parler de façon encore plus éloquente sur ce chapitre de nos erreurs. Une chose ressort de nos trajectoires collectives : nous aurions dû parler plus fortement et plus clairement. La croissance indéfinie comme modèle à suivre ne peut que conduire à la dégénérescence de l’humanité.

Pouvoir, état, justice, économie
Instruments des plus puissants
Baptisés bons et jolis, devenus ignominie
A l’origine au service de l’humanité
Devenue un met croustillant
Nourrissant les plus puissants
Convaincus par des habitudes impunies
Que la croissance de l’économie
Reste la seule arme des puissants
Pour maintenir leur puissance

Croissance, développement économique
Annoncés comme ingrédients obligés
D’un paradis sur terre
Sous condition de semer des iniquités
D’engendrer de puissantes pauvretés
Violant, mine de rien, les consciences
De l’humanité

Chaque tour de vis de la croissance économique
Est un tour de tourniquet sur la gorge
De la conscience de l’humanité
Un assassinat qui laisse les
Commanditaires du crime froid
Comme tout Etat, tout pouvoir
Toute personne parlant du terroir
Congélateur de l’humanité

Griot Sankofa
Interviennent un chœur de voix conduit par Jimmy Kruger, Ministre de la Justice en Afrique du Sud au moment où Steve Biko fut assassiné. Pendant que se déroulait l’enquête, il déclara, au Parlement : « la mort de Steve Biko me laisse froid »

Dans le monde des esprits, son esprit demande la parole :

Il est soutenu par Steve Biko et Robert Mangaliso Sobukwe. Ceux-ci sont entourés de gens, hommes, femmes, jeunes, vieux, beaucoup de noirs, des blancs, connus et inconnus. On peut reconnaître quelques grandes figures de l’histoire de l’Afrique du Sud : Albertina Sisulu, Luthuli, Bram Fisher, Joe Slovo, Ruth First, Chris Hani, Peterson, lutteuses et non lutteuses contre l’apartheid. Sont entremêlées beaucoup de photos prises lors de funérailles de militantes et militants durant l’apartheid. En arrière-fond, panoramiquement, depuis les temps les plus reculés, on peut reconnaître aussi d’autres photos, figures qui rappellent d’autres luttes en Afrique : Maji-Maji au Tanganyika, Mau Mau au Kenya, Chimurenga, …..

Jimmy Kruger parle

Il respire, halète. Il ne parvient pas à parler. Finalement il parvient à le faire :

Pardon, pardon, pardon je ne demanderai jamais assez pardon non seulement pour ce que j’ai fait, ce que j’ai dit, ce que j’ai pensé. Tout mon être était comme un poison pire que les radiations nucléaires. En fait j’admirais beaucoup Steve Biko, son courage, son intelligence, des qualités qui nous faisaient tant défaut. Il faut le dire ici : le champagne a coulé pour célébrer la mort de Steve Biko. « Bon débarras » disait-on partout. Mes excuses, mes demandes de pardon ne remplaceront jamais le mal que j’ai commis. Au moins dans ce monde-ci et grâce aux meilleurs d’entre nous, nous pourrons aider nos frères et sœurs de monde de là-bas de comprendre ce poison qui petit à petit cherche à faire de l’humanité son propre poison.

Oui, l’apartheid aurait dû alerter les plus avides de puissance car ce que nous avions essayé de faire, j’ai l’impression qu’ils continuent sur le même chemin. Toute personne qui est amenée à exercer le pouvoir dans un état où règne l’économie des plus puissants, où la justice est conduite par des gens qui pensent à distance de la conscience de l’humanité. Une telle personne, je pense, finira par se comporter comme je l’ai fait vis-à-vis de Steve Biko. Voilà quelqu’un qui était le meilleur de nous tous et que nous avons tout fait pour liquider, tout en assassinant une partie de soi-même, de notre conscience. Pour ceux qui en douteraient, il suffit de suivre de près ce qui se passe dans les bidonvilles de Jo’burg, Cape Town et Durban.

La défaite de l’apartheid aurait dû ouvrir les yeux des sanctificateurs de la croissance économique quel que soit le coût, y compris la déliquescence de l’humanité. Nous ne pouvons pas prétendre faire partie de l’humanité et, en même temps, accepter des règles de coexistence entre la croissance économique et la décroissance de l’humanité. Au moins cette leçon-là, le passage par l’apartheid aurait dû éclairer l’humanité.

Je ne voudrais pas qu’en parlant ainsi on me prenne pour un saint qui s’ignorait. J’ai eu la chance, quand je suis arrivé dans ce monde-ci d’être accueilli par des gens que je haïssais de mon vivant. Ils/Elles m’ont tous accueilli comme un frère. Je ne pouvais pas croire que des gens que nous considérions comme inférieurs en tout puissent, en fait, nous être supérieurs, surtout là où on se croyait indépassables.

Comme vous pouvez le voir, je souffre de mes égarements. En parlant, je ne cherche pas à me disculper ou à me peindre comme un repenti, méritant la sainteté. Non, que mes souffrances aident à mettre fin à l’errance de l’humanité maintenue dans l’errance par ceux qui ont le plus profité, génération après génération de cette errance. Cette errance-là a été la source de trop de souffrances.

Lumumba intervient

Le monde des vivants et le monde des morts est un. Il ne tient qu’à nous de reconnecter l’humanité. Nos vies, toutes les vies, sont le témoignage qu’il y a dans l’humanité une flamme inextinguible qui part de l’histoire la plus lointaine de l’humanité jusqu’à nos jours. Quand nous passons du monde de là-bas au monde d’ici, c’est alors que nous constatons que les différences qui nous paraissaient irréconciliables étaient mineures. Les différences ne doivent pas signifier divergences. Mais dans un monde géré par des gens qui assoient leur soif de puissance sur l’ignorance et l’inconscience du plus grand nombre, le résultat ne peut être qu’un monde qui s’entredéchire.

Il y a beaucoup plus en commun entre les Palestiniens massacrés à Sabra et Chatila et les juifs massacrés dans le ghetto de Varsovie. Combien de fois faudra-t-il le répéter : Entre les gens massacrés de Chiapas à Wounded Knee au cours des siècles et les victimes de l’Inquisition c’est la même logique de destruction. Le Chemin des larmes, les trains qui amenaient les cargaisons des futures victimes des fours crématoires, les navires négriers, autant de veines alimentant la folie meurtrière de l’humanité en ses moments les plus déboussolés.

De ce monde d’ici au monde de là-bas il faudra continuer
La lutte pour l’unité de l’humanité
Priorité de parole
à celles et à ceux qui ont été bâillonnés

Témoigner sans hésitation

Il suffit de lire des textes comme ceux des survivants d’Auschwitz pour se rendre compte que, d’une autre manière, Césaire veut témoigner en tant que survivant d’un crime dont il n’aurait pas du sortir vivant. Le texte ci-dessus, où Césaire se voit, se sent comme une blessure est probablement l’un des plus révélateurs. Sur le divan de l’histoire, Césaire déroule son regard telle une sonde envoyée dans les profondeurs de la conscience de l’humanité. Une conscience/blessure de mille ans, de trois cents ans, sans temps, au rythme d’un calendrier qui est tout sauf un calendrier, au rythme de l’humanité à sa recherche, tel le rebelle, figure centrale de Et les chiens se taisaient. Avant tout, il ne faut pas se taire, quel que soit le lieu, quelle que soit la circonstance, quel que soit l’interlocuteur. Au plus on veut nous amadouer, au plus il faut dire non. Au plus on cherche à nous faire peur, au plus il faut rester calme. Au plus, écho au plus, dans une spirale infernale. Ils savent qu’ils se sont trompés, mais ils ne peuvent pas accepter l’idée qu’un non civilisé, non éduqué, non diplômé, bref un illettré puisse comprendre l’humanité mieux que les fossoyeurs de celle-ci. « De quoi se mêlent-ils ? » disent les fossoyeurs autoproclamés défenseurs de l’humanité. L’objectif final est d’en finir avec l’humanité quitte à lui donner des noms qui font peur. À chaque imposition d’un mode de parler, il faut dire non à l’imposition et oui sans hésitation à la position que nous dicte la conscience

Éteindre à jamais l’instinct de conservation
Instinct de liberté, fraternité, dignité
Née là où elle avait été décrétée
Inexistante.
Esclave, toujours esclave
Colonisé toujours colonisé
Globalisation signifie modernisation
Esclavage, colonisation, apartheid

Éteindre à jamais la volonté de vivre
Ah si seulement, disant tout bas,
Le 12 janvier 2010 avait apporté
L’ultime liberté libération engloutissement
De Haïti pour que soit dissout à jamais
Ces corps de gens sans liberté qui pensaient
Avoir inventé la poudre de la liberté
Éteindre à jamais 1804 le phare éblouissant
Faisant disparaître 1789.

Éteindre à jamais 1804
Pour que mémoire, conscience de l’humanité
Ne se souvienne que de 1789
Toussaint l’Ouverture ?
Connais pas, connais très bien
Le bon, grand Napoléon Bonaparte
Restaurateur de l’ordre de l’unique mémoire
1789
Un jour, tôt ou tard
Zumbi, Nehanda, Kimpa Vita, Delgrès,
Geronimo, Corbin Harney, Nyeleni
Les penseuses de l’humanité
A l’infini remettront l’humanité
Au temps de l’humanité
Au temps de 1804
Au temps de Maat
Au calendrier Cheikh Anta Diop
Le temps des témoins sans peur
Reviendra.

Témoigner veut dire parler à chaque fois
Que l’humanité est niée
Sentir un outrage et y répondre
Sans hésitation est une pratique
En voie d’extinction
Comme les pygmées
En voie d’extinction
Comme l’humanité
En voie d’extinction
Comme l’histoire
En voie d’extinction
Comme la nature
En voie d’extinction
Comme la paix
En voie d’extinction
Non dit un témoin
C’est fini maintenant
Un deuxième témoin chantant
L’émancipation de la soumission
A l’extinction
Quatre, seize, augmentation
Géométrique
Quantique
Des sauveurs de l’humanité
Comme Pierre-Antoine Lovinsky
Et tant d’autres qui n’arrêtent
Pas de dire Haïti libre
Libérée de ceux qui disent non
Au retour de Jean Bertrand Aristide.

Lumumba parle :

J’entends les historiens réfléchir à partir de leur chaire, et dire que je n’aurais pas dû retraverser la rivière quand j’ai vu que les soldats avaient appréhendé mes enfants et mon épouse, que mon rôle n’était pas de sauver ma famille, que mes responsabilités étaient dues au peuple Congolais. D’autres bien assis disent aussi qu’il n’aurait pas fallu prononcer le discours.

Je me demande si
On doit toujours se conformer
A la définition du nègre
Silencieux, danseur, rieur
Rêveur, palabreur
Inconscient tueur de lui-même

Le Congolais, le nègre
Une fleur chercheuse
D’oxygène, d’espace
Seulement à cœur de vivre

Oui, j’ai fait marche arrière pour mes enfants et mon épouse. Qui n’a jamais eu à faire face à ce genre de choix devrait réfléchir avec un peu d’humilité. Nous sommes tous membres d’une seule humanité. Notre témoignage de vie ne doit-il pas être en rapport à une fidélité due à cette humanité qui nous unit ?

Les sentiments qui nous unissent ne sont pas commandés par une machine, mais bien par un cerveau. Mais notre cerveau fonctionne-t-il encore comme l’organe qui doit veiller sur le bien-être du corps qu’il surmonte ? On a de plus en plus l’impression que nous nous sommes habitués à l’état d’être une blessure permanente. Le rapport de la blessure au cerveau nous dicte la nécessité de nous guérir, mais les rapports qui nous unissent nous envoient des signaux contraires : on entend des voix susurrant : « accommodez-vous de ce que vous êtes et tout ira bien ». Parfois le message est pire : « Accommodez-vous de ce qui vous incommode » C’est le même genre de voix que nos frères et sœurs entendaient dans les navires négriers quand ils souffraient du mal de mer en plus du mal d’être dans un endroit où ils ne voulaient pas être, et qu’aucun être au monde ne devrait être.

Depuis la glissade de notre pays, de notre Congo, dans le désordre et l’anarchie, le film de ma vie n’a cessé de repasser dans ma tête. Surtout des images de mes enfants, de mon épouse, des moments, du temps dont la mémoire me donnait l’impression de diminuer la souffrance de leur absence. En même temps ces souvenirs augmentaient, presque avec violence, la brutalité de la solitude qui, petit à petit, s’emparait de tout mon être. La soif de leur présence assouvie par les larmes débordant, du trop plein d’amertume.

Etre seul physiquement, c’est dur, mais être seul sans comprendre pourquoi on est seul apporte une souffrance indéfinissable. Je me rappelle les moments où en parlant aux gens, je sentais que nous vibrions d’un même élan, que ce qui me permettait d’exprimer ce qu’ils aimeraient exprimer venait de ce souffle invisible, mais ô combien palpable, fait de multiples pulsions convergentes.

Je me demandais parfois si j’hallucinais, si je rêvais éveillé ou si je vivais une illusion. Tout devenait sombre. Le brillant du soleil me paraissait faux, hypocrite. Mais je ne voyais pas que les gens avec qui j’avais parlé les dernières années, les derniers mois, les dernières semaines. Je revoyais les photos du temps du caoutchouc rouge. Elles-mêmes me faisant penser à d’autres Congolaises, Congolais conduits comme des bestiaux vers les navires négriers.

Je me suis senti comme cette personne qui, un matin était parti travailler son champ avec sa femme et son petit garçon de 2-3 ans. Le champ se trouvait à une 20 de minutes du village. Dans le milieu de la matinée lui et sa femme furent attaqués par des inconnus, armés. Il se fait que la maman venait, ce matin-là d’annoncer une bonne nouvelle à son mari : elle était enceinte. Quelques minutes après, les larmes de joie devinrent instantanément amères, des larmes de douleurs. L’onde de choc provoquée par ce rapt traversa son corps comme une lance. Elle ne saura jamais ce que l’embryon ressentit.

J’ai essayé d’imaginer le parcours individuel des membres de cette famille. Le petit garçon s’est retrouvé tout seul. Il n’y a pas de mot pour décrire les sentiments, les sensations qui le traversaient. Il savait qu’il était en vie, mais se sentait tellement désemparé, défait qu’il se demandait s’il valait la peine de continuer de vivre. Tous les adultes avaient disparu. Le silence autour de lui, dans le village désert ne ressemblait à aucun silence qu’il avait connu, même celui qui faisait peur au milieu de la nuit ne faisait pas aussi peur. Il sentait que quelque chose lui avait été arrachée de l’intérieur. Tout dérangeait.

En pensant à cette souffrance, je me demandais si les responsables directs et indirects de ce genre de souffrance se rendraient jamais compte des blessures qu’ils infligèrent à tant de petits gamins faisant face au même genre de situation.

L’être humain n’aime pas ressasser les mémoires qui ravivent les blessures. Et pourtant a-t-on jamais compris l’énormité de ce qui s’est passé en additionnant ces écrasements qui ont finit de faire de nous mêmes nos propres bourreaux ?

Pour celles et ceux que nous avons laissés partir, tout simplement en les regardant, qu’est-il resté dans les regards, qu’est-ce qui est resté gravé dans les archives qui ne perdent rien de ce qui arrive à tout corps humain ? Et de ce qui fut ainsi enregistré, comment la transmission s’est-elle faite ? Sachant qu’y penser c’est pire que raviver la blessure.

Là où on devrait trouver des cimetières rappelant toutes celles et tous ceux qui furent emmenés, ligotés on ne trouve rien. Pas une pierre, pas un arbre, pas un monument.

Un scandale sans nom, sans prénom
Telle une chape de plomb
sur des mémoires de déboires
bourrés à craquer
sans exutoires
sauf autour des crachoirs
pupitres, tableaux noirs
des docteurs en histoire

Rien, un vide rempli par les colonisateurs qui ont construit des monuments pour les morts des guerres coloniales, mais aussi des guerres de pacification dont les noms dominent les mémoires des conquis. Serions-nous devenus les dépotoirs d’une humanité exilée ?

Jusqu’aujourd’hui, nous avons peur et honte de faire face à cette blessure.

Une blessure ne peut guérir que si elle est identifiée et avec la volonté de la guérir. Cela exige une mise en condition de rejet des puissants qui sont devenus puissants en prônant la justice d’une bouche et d’une autre bouche s’imposant par des injustices, des crimes contre l’humanité.

Encore faut-il savoir qu’il y a eu blessure
Quel type de blessure
Les dimensions, la nature
L’origine suivi d’explications
De manipulations, d’évasions
pour dérouter les curieux
à la recherche des archives
Non tenues par les pions
Des manipulateurs de notre histoire
Une histoire de l’humanité

Et ainsi, on entend les chants qui font frémir
Répétant sans cesse et en cadence
Que vivent les puissants de la planète
pour que vive l’injustice

Griot Sankofa :

Dans le monde des esprits, il n’y a pas de préséance. Tout le monde se connaît, tout le monde se parle, mais il y a des conversations qui durent plus longtemps que d’autres et, aussi, parfois, plus profondes. Il est possible de penser à quelques-unes que Lumumba a pu avoir. L’esprit de Lumumba a pu rencontrer des esprits de gens qu’il a connus, mais aussi des esprits de gens qu’il n’a pas connus, mais qui avaient entendu parler de lui. De son vivant, ils auraient aimé le rencontrer, se solidariser. Maintenant dans ce monde d’outre-tombe qui est aussi le monde de demain pourra peut-être, à travers les dialogues lancés, lancer un monde dont le futur ne paraît pas aussi sombre.

L’esprit de Lumumba est constamment à la recherche d’âmes sœurs. Cette recherche persistante, patiente a finit par donner des fruits comme on le verra. Il sait qu’à travers ces rencontres et ces dialogues, ce qu’il avait toujours penser faire pour le Congo finira par advenir, car ce qui sera bon pour le Congo sera aussi très bon pour tout le monde, et surtout pour celles et ceux qui sont passés par le même genre de souffrance. Le réveil d’un seul peut lancer une réaction en chaîne dont l’aboutissement sera l’inverse de ce qui avait été lancé par la fission de l’Humanité : un advenir d’une humanité une guidée par les plus faibles, les plus doux, les plus assoiffés de paix.

Comment arrêter le progrès de l’humanité vers sa destruction programmée ?

Lumumba :

Oui, si je n’avais pas fait demi-tour pour mes enfants et mon épouse, je n’aurais pas pu continuer de me battre pour que l’humanité revienne à elle-même, car, un tel geste m’aurait disqualifié de l’humanité. Le maintien de l’humanité signifie qu’il faut le faire à partir de l’intérieur de cette humanité.

Celle-ci, par exemple entre l’esprit de Lumumba et celui du Président Américain, D. Eisenhower :

On peut observer Lumumba l’accueillant.
« Bienvenue dans notre monde à tous où nous existons en toute égalité….. Bon, …..pas toujours et pas tout à fait. J’espère que votre voyage s’est bien passé.

Apparaît l’esprit de l’ancien Président des Etats-Unis, D. I. Eisenhower.

Lumumba continue :

-Vous me reconnaissez, non ?

Esprit d’Eisenhower (hésitant)

-Je ne suis pas sûr.
Le timbre de votre voix m’est familier, mais je ne parviens pas à me rappeler …Ah, oui, vous êtes —–vous venez de l’Afrique, vous êtes du Congo, ex-Belge, la RDC, ancienne colonie belge devenue indépendante le 30 juin 1960.

Oui, je vois, je vois

Lumumba :

Maintenant nous pouvons nous parler en toute franchise sans se préoccuper du protocole.

Quand vous étiez en train de dire adieu à vos compatriotes, c’est aussi ce jour-là que les gens de vos services diplomatiques, secrets, aboutissaient à leur objectif de mettre fin à mes jours.

Un geste de votre part et je serais sorti vivant de cet épisode. Mais, ce qui m’a écœuré outre mesure c’était la haine que je pouvais voir dans le regard de certains de mes bourreaux. Je n’aurais jamais cru possible une telle intensité de haine. Je l’avais sentie en prison durant la colonisation, mais là cela venait de gens dont je pouvais comprendre la rage, le colonisateur enrageant de forcer le colonisé à la soumission. Après tout il s’agissait des colonisateurs et donc de gens qui considéraient les colonisés comme des sous-hommes.

Cette solitude-là est indescriptible. Ceci est personnel, mais la communauté a souffert encore beaucoup plus. Pourra-t-on jamais faire l’histoire de cette destruction programmée, pensée en des termes qui rappellent l’Inquisition. Dans tout Congolais vos services d’épuration de l’humanité, de toute veine de liberté voyaient dans tout Congolais la possibilité d’un Lumumba. Vu la Guerre Froide, cet entendement conduisait automatiquement à l’équation primaire : Lumumba égale communiste, égale tout lumumbiste, égale tout nationaliste, égale tout Congolaise ou Congolais. Donc, pour que les Congolaises, Congolais ne pensent jamais comme Lumumba, il faut neutraliser les Congolais en supprimant tout Lumumba, tout Lumumbiste.

Parfois je me demande si la mentalité qui a conduit au génocide des Indiens d’Amérique ne s’est pas maintenue dans la tête de vos dirigeants. Un peu comme on entendait vos soldats dire durant la guerre du Vietnam que le seul bon Vietnamien ne pouvait être qu’un cadavre.

A force de répéter ce genre de choses, on en arrive de se demander si un tel pays ne souhaite pas rester seul sur la planète. Que l’humanité soit réduite au territoire des Etats-Unis. On comprendrait alors ce que nous voyons aujourd’hui : un processus continu depuis cinq siècles de procéder à l’élimination de l’humanité. Parallèlement on assiste aussi à l’élimination de ce rétroviseur qui permet de mieux connaître le présent et le futur. On assiste à l’éradication de la mémoire, de l’histoire.

[Pendant que Lumumba parle, on entend le vent siffler. Le son est sourd et lugubre. Des portes qui grincent sur les gonds. Des portes et des fenêtres qui battent sans se fermer.]

Des noms passent devant la rampe : Larry Devlin, Victor Nendaka, Andrew Cordier, Ambassador Timberlake, Allen Dulles, Aspremont Linden, Ferdinand Kazadi, Heinz/Donnay/Jules Gérard-Libois/Jacques Brassinne, Cléophas Mukamba, Moïse Tshombe, Godefroid Munongo, King Baudouin.

Un peu de silence. Eisenhower s’éclaircit la gorge, pour parler :

Patrice, si je peux me permettre de vous appeler ainsi, comme il arrive souvent, en arrivant dans ce monde ici, on comprend beaucoup de choses qu’on ne comprenait pas dans celui de là-bas. Ce que vous venez de dire est vrai. Pour moi, je plaiderais un peu d’indulgence, car durant toute la période de ton martyr, je me suis retrouvé plusieurs fois à l’hôpital suite à des problèmes de santé.

Je me souviens très bien, par exemple, d’une lettre que l’on m’avait apportée à l’hôpital. La lettre autorisait ton élimination physique.

Tu sais, être président des Etats-Unis …… donne à la fois beaucoup de pouvoirs et très peu de possibilités. Les pouvoirs de tuer sont tellement immenses et d’une telle banalité que celui qui en dispose est obligé de ne pas y penser ou d’y penser comme s’il s’agissait de tout autre chose que la permission de commettre un meurtre. L’initiation qui accompagne l’installation à la Maison Blanche commence longtemps avant l’âge adulte. Cette initiation commence avec les générations antérieures.

Pensez un peu : cette Maison Blanche fut construite par des esclaves. Cette Maison ne devrait-elle pas être bannie ou plutôt transformée en musée d’une histoire que nous continuons, nous Américains, de refuser de conter. De ce fait d’avoir été construit par des gens non libres est-il étonnant que ceux qui y vivent soient amenés à penser et agir envers le reste du monde comme s’il fallait absolument le réduire à la soumission des ordres qui émanent à chaque seconde de la personne qui vit dans cette demeure. Il faudra un jour construire une autre demeure pour la personne que l’on appelle souvent la plus puissante du monde. Il faudra que les mains qui construisent cette demeure soient celles de gens qui pensent et vivent le quotidien autrement que les esclaves. À vouloir à tout prix maintenir cette puissance, on en arrivera à détruire le monde, l’humanité et toutes les valeurs que nous prétendons défendre. Les valeurs défendues aujourd’hui sont tout le contraire des valeurs défendues par les porteuses/porteurs de la conscience de l’humanité parce qu’en cours de route de notre histoire, nous avons supprimé les voix les plus éloquentes.

Il nous faut revenir sur nos pas, avec humilité, avec dignité, avec l’aide de ces voix. Un tel retour nous permettra de retrouver l’humanité. Ce retour nous aidera à trouver les mots qui nous aideront à demander pardon. Demander pardon n’est pas facile. Les conquêtes les plus difficiles, faites avec tous les membres de l’humanité sans distinction aucune me paraissent être celles qui feront le plus honneur à l’humanité. Ce que je dis ici, j’ai essayé de le dire dans mon discours d’adieu, mais le milieu ambiant m’a fait reculé. Il y a des choses que je dis maintenant que j’aurais dû dire alors.

Lumumba

Le même jour où tu donnais to discours d’adieu, je mourrais avec mes compagnons d’infortune Mpolo et Okito. Les tueurs étaient des frères Congolais qui pensaient bien faire en suivant des ordres venant des Etats-Unis et de ses alliés. Ce que tu dis peut-être pourra ouvrir une brèche dans cette conscience emprisonnée des gens.

Cette journée-là fut d’une longueur insupportable
Quand cette journée du 17 janvier commença,
Je savais que c’était la fin de ma vie,
Je me suis mis en état de mort vivant
Car je savais que l’acharnement sur mon corps physique
N’aurait pas de limite que l’objectif était
De dépasser les limites.

Un jour, peut-être quand nous commémorerons
Le 50 ème anniversaire de l’assassinat de Mulele
Peut-être pourra-t-on lever le voile sur ce qui fut infligé
Non seulement à mon corps, mais aussi et surtout à toutes celles et à tous ceux qui m’ont suivi par solidarité.

Ce que mon corps a souffert individuellement n’est rien comparé à ce
Qui a été infligé collectivement aux Amérindiens, Africains
Aux femmes violées, aux enfants de la rue

En mort vivant j’ai vu repassé devant moi
L’histoire de la chasse à Zumbi,
Le muselage d’Anastacia,
Les massacres, les lynchages, les tortures
Jusqu’à ce que mort s’ensuive

Il faudra continuer cet échange
Car ce qu’il y a à dire dépasse
Nos capacités d’assimilation
De telles descriptions.

Il faudrait s’arrêter à chaque cas
Pour s’assurer qu’il a été bien enregistré

Sankofa

APPARRAÎT UNE LUEUR. UN NOM S’ÉTALE SUR L’ÉCRAN : GÜNTHER ANDERS
EN-DESSOUS DU NOM SUIT UNE LISTE D’OUVRAGES. IL Y A AUSSI UN MONTAGE DE PHOTOS (DANS LE GENRE DE GUERNICA, MAIS « UPDATED » POUR INCLURE HIROSHIMA ET TOUT CE QUI A SUIVI Y COMPRIS LES VENTRES GONFLÉS DES ENFANTS AFRICAINS, PHOTOS DE NAVIRES TRANSPORTANT DES ESCLAVES. DES CORPS BRÛLÉS A HIROSHIMA. DES CORPS A AUXCHWITZ, DES CORPS AU VIETNAM, DES CORPS AU CONGO, AU CAMBODGE, EN PALESTINE, EN INDE, EN AMERIQUE LATINE, EN OCEANIE…

SUIVENT DES PHRASES DU TEXTE D’EISENHOWER DISANT ADIEU À SES COMPATRIOTES.

Günther Anders dialoguant avec Lumumba :

Comment arrêter le progrès quand les prétendus fruits de ce progrès sont niés aux plus pauvres ? Amenant ces derniers à se battre pour pouvoir « bénéficier ». A chaque fois qu’il y a eu une possibilité de sortir de la fameuse équation qui fait de nous des proies et des vautours, les vautours se sont organisés pour anéantir cette possibilité. Progrès de quoi, vers où ? Petit à petit, l’ampleur du crime commence à prendre forme. Petit à petit les gens commencent à se rendre compte que le progrès vise en fait, consciemment/inconsciemment ? à en finir avec l’humanité. Les plus grosses industries de la planète sont des industries de fabrication d’armes. Comme toute industrie, elle ne peut croître que si elle produit toujours plus. L’équation est presque trop simple : pour croître, cette industrie a besoin de guerres réelles et virtuelles, de guerres froides. Seule une humanité en guerre permanente pourra satisfaire les appétits d’une industrie de l’armement. La logique semble de plus en plus claire : pétrifier la conscience des gens. Qu’elle devienne imperméable à tout ce qui touche à l’humanité. A-t-on oublié que même les pierres ont une âme ?

Lumumba

Günther, les gens continuent figés dans un immobilisme incompréhensible. Pourquoi ne pas demander à ceux qui ont été forcés de suivre le chemin de la destruction de dire comment sortir de cette mentalité de l’auto destruction ? Il y a un problème de fond qui n’est jamais abordé dans les discussions de comment changer le monde. L’Occident, les occidentaux, en général, se considèrent comme les seuls en mesure de pouvoir résoudre les problèmes fondamentaux du monde. La mentalité qui domine aujourd’hui a des racines dans un monde qui s’est reproduit sans grands changements depuis le début du capitalisme.

Les grands maux d’aujourd’hui, que ce soit la militarisation, ou les multiples crises agriculture, eau, environnement, finances, santé, économie sont toutes issues de la manière dont la plus grande puissance du monde d’aujourd’hui est née : d’un double crime : l’anéantissement brutal des populations indigènes des Amériques et l’anéantissement à petit feu des Africains. De ce double crime est né la militarisation. Les populations appartenant aux puissances colonisatrices étaient-elles au courant des pratiques d’occupation des terres colonisées ? Lors de l’émergence de l’ère nucléaire, il a beaucoup été question de l’usage pacifique du nucléaire. Le précédent, l’occupation coloniale se faisait aussi par des campagnes dites de « pacification » dont la réalité était vécue comme des massacres programmés.

Le style du règne de l’arrogance qui réduisait l’humanité à une clique de fossoyeurs fut sans partage. Les chercheurs de solutions qui n’en sont pas pourraient suggérer, pour commencer, le partage. Franchement, que peut-on espérer d’un partage de l’arrogance, sinon une recrudescence de tout ce qui en découle : intensification de la militarisation et des guerres, intensification de toutes les crises mentionnées ci-dessus.

Pourquoi ne pas organiser, avec les plus grandes victimes de la destruction, un retour à la mémoire, un retour à l’humanité. Un tel retour ne sera possible que si la parole est donnée, sans arrière-pensée et dans l’esprit de guérison non seulement des victimes, mais, aussi, des responsables. Car, il est évident que les responsables passent le meilleur du temps à tirer leur épingle du jeu. Et cela, tout en sermonnant les victimes sur la nécessité de mettre fin à l’impunité, et/ou en répétant qu’il faut en finir avec les habitudes de toujours se présenter comme des victimes. Comme si une blessure dont la dimension est incommensurable pourrait, avec le passage du temps, devenir plus bénigne ?

RENCONTRE AVEC MOBUTU

Bienvenu mon frère
– ?
– Oui, c’est bien moi, Patrice Emery Lumumba

Mobutu ne sait pas quoi dire. Il se tourne et se retourne, pour essayer de sortir de la pièce.

Lumumba essaie de le mettre à l’aise.

Joseph, nous sommes dans un autre monde ici, pas celui que tu as si bien connu. Ici, il n’y pas de trahison possible. Ici, nous essayons de comprendre ce que nous ne pouvions pas comprendre. Il y a des gens de partout, y inclus, des gens qui ont voulu détruire ce que nous avons essayé de construire. Ce serait bien d’essayer de faire un peu de clarté sur ce qui s’est passé. Les destructeurs de nos peuples se sont pris aux gens, physiquement, psychiquement. Ils se sont acharnés sur tout ce qui faisait de nous ce que nous sommes, non pas seulement comme Africains, mais comme membres incontournables de l’humanité.

Ce qui fait notre force, ce n’est pas à eux de le découvrir, ce n’est pas à nous de prouver que nos connaissances sont meilleures, etc. C’est à nous de trouver un tout autre langage et de leur montrer que ce qui fait défaut c’est un autre langage, des autres points de repère. C’est à nous de retrouver le nord pour ceux qui ont toujours dit qu’il n’y avait que eux qui savaient où il se trouvait.

MOBUTU

Je me sens comme le petit enfant qui, croyant qu’il allait pouvoir faire une bêtise tout en ne se faisant pas attraper, se retrouve coincé. Dans mon cas, c’est peut-être pire. Il faut que je parle du processus par lequel des gens comme nous sont passés, je veux dire par la fameuse Force Publique.

En 1895, il y a eu ce qui a été connu comme la révolte des Batetela qui, en fait, était une mutinerie des militaires employés par les colonisateurs. De nombreux historiens se sont penchés sur cet épisode, mais très peu de Congolais, et même ceux qui sont passés par la Force Publique savent comment la restructuration de cet instrument de mort s’est faite.

Toutes les archives où se trouvaient les instructions de ce qu’il fallait faire ont été brûlées. Mais il se fait que par un de ces concours de circonstance que je ne m’explique toujours pas, j’avais pu lire des documents lors de ma formation de militaire. Ces documents expliquaient comment « casser » psychiquement les Congolais, sans qu’ils s’en rendent compte. Au fond ce n’était pas très compliqué. Par la formation, il fallait nous déformer complètement, nous couper de nos racines, faire de nous des espèces de robots qui ne serviraient que ceux qui nous commandaient. En somme, nous faire croire que Tintin nous connaissait mieux que nous nous connaissions nous-mêmes. Nous faire croire que, seule l’anthropologie nous amènerait à nous connaître nous-mêmes.

Il faut aussi savoir que pour beaucoup d’entre nous, nous nous sommes retrouvés dans cette fameuse école militaire non pas par choix, mais comme personnes au caractère rebelle. Beaucoup d’entre nous étudiaient dans le secondaire, et pour des raisons de discipline, nous avions été renvoyé de l’école. Nous n’étions pas des chefs qui, comme dans le temps, étaient envoyés en relégation. Beaucoup d’entre nous étaient trop jeunes. Mais il y avait un autre problème, nous avions trop étudié. Il fallait faire de nous de bons agents de la colonisation. Nous savions donc que nous pouvions faire au moins aussi bien que les belges. Mais « faire quoi ? », « pour qui ? ». C’est là où, je pense, nous nous sommes embrouillés.

Le défi semblait difficile parce que, pour les belges, nous ne pouvions pas aller plus loin qu’eux, il fallait un système d’enseignement qui nous sépare d’eux et fasse de notre enseignement quelque chose de moindre. Il fallait reproduire, en nous-mêmes, la conviction que nous étions intrinsèquement inférieurs au blanc, en général, et au belge en particulier.

Pour la plupart d’entre nous, nous nous sentions capables de devenir de bons officiers, mais en même temps on nous donnait des cours et des profs qui nous laissaient l’impression que nous étions inférieurs aux belges et que nous le serions encore pour un bon bout de temps. De la manière dont c’était fait, beaucoup sortaient convaincus de cette infériorité inhérente. Pour se remettre d’un tel lavage de cerveau, il ne suffit pas de se reconnecter à nous-mêmes, encore faudrait-il savoir ce que nous avons perdu en cours de route.

La Révolte des Batetela a été pour les Belges une leçon. Mais de notre côté, nous ne semblons pas avoir tirés les leçons de cette révolte. En grande partie parce que, la révolte « n ‘avait pas marché », et « n’ayant pas marché », nous n’avons pas essayé de comprendre pourquoi « cela n’avait pas marché ». La leçon que les Belges ont tiré fut très simple : être très dur pour ceux qui ne se courbaient pas à leur discipline. La plupart des gens ne savent pas comment les dirigeants de la révolte ont été traités. Beaucoup ont été torturés jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Un témoin –Tshanguvu—parle

Il est souvent arrivé que les gens disent que si on savait ce qui s’était vraiment passé, on ne se laisserait pas faire comme il arrive maintenant. Ce n’est pas si facile. Il y a des pays où les tortures et les massacres de populations entières ont été commis. Ces faits sont mentionnés dans des livres d’histoire. Malgré ces connaissances, rien ou très peu semble changer, comme si l’histoire une fois mise sur les rails de la destruction, ne peut que continuer vers la destruction.

Les capacités de liquider des gens pas millions ont été perfectionnées de manière à faire accepter aux gens les choses les plus inacceptables. La proximité des gens entre eux par la modernisation des moyens de communication a donné un faux sens de solidarité. Si les gens savent, ils réagiront, mais en fait, les gens savent et trouvent des excuses pour ne pas réagir.

Mobutu

Les gens sont beaucoup mieux informés sur ce qui s’était passé sous le Régime Léopoldien, concernant le « Caoutchouc Rouge », en partie parce qu’une partie des archives écrites avait échappé aux mains des incendiaires. La férocité de la répression contre les Révoltés alla beaucoup plus loin que ce qui se passa avec le Caoutchouc Rouge.

Il fallait non seulement poursuivre les révoltés, mais aussi terroriser ceux qui essayaient de les soutenir. Il fallait tout faire pour que les révoltés ne puissent recevoir aucun appui parmi la population.

Je sais de quoi je parle. J’avais tellement bien appris la leçon que lorsqu’à partir de 1963, nous nous sommes trouvés face aux Mulelistes, nous avons recouru aux mêmes méthodes, modernisés, depuis lors depuis Hiroshima/Nagasaki, Goulags de droite et de gauche, Vietnam, Angola, Mozambique

Nous avons même recruté des anciens nazis pour tuer nos compatriotes. Il fallait liquider tout lumumbiste, c’est-à-dire, tout Mutetela, toute personne qui se déclarait pour Lumumba. L’ordre donné était le même que les Américains utilisaient au Vietnam : dans telle zone toute personne qui vit est un communiste : il faut tuer sans poser de questions. Nous disions Lumumbistes égal communistes. À l’époque cela valait condamnation à mort.

En 1973, je suis allé trop loin. Je m’en suis rendu compte, mais le mal était fait : face à plus de 60.000 personnes dans un stade, j’ai recommandé aux gens de voler petit à petit, na mayele -intelligemment. Qu’avait fait le colonisateur pendant toute sa présence sur notre sol si ce n’était pas voler avec intelligence pour qu’on ne le traite pas de voleur. Le jour suivant on a essayé de faire marche arrière, mais c’était trop tard. Et c’est ainsi que la fameuse inversion des valeurs s’est transformée en vertu.

Être communiste voulait dire être mauvais, par définition. Il fallait créer dans l’esprit des Congolais l’idée qu’en se débarrassant de Lumumba on répandait le bien.

Malula

Oui, je me rappelle avoir utiliser cette désinformation comme moyen de rompre la confiance des gens envers Patrice. C’est à ce moment-là que le Président Kasa-Vubu s’est distancé de Lumumba. Et aussi à ce moment-là que beaucoup de gens qui avaient jusque là soutenu Lumumba sont devenus plus soupçonneux. Certains sont même allés plus loin en tournant casaque.

S’AVANCE UN PRETRE
IL S’AGIT D’UN PRETRE JÉSUITE QUI ENSEIGNAIT AU COLLEGE NOTRE DAME DE LA VICTOIRE QUI DEVIENDRA PLUS TARD COLLEGE AL FAJIRI À BUKAVU
IL CONFESSE

Quand il y a eu la mascarade qui cherchait à faire croire que Lumumba, Mpolo et Okito s’étaient enfuis, j’avais dit à un groupe d’élèves que je donnerais l’absolution immédiate à toute personne qui tuerait Lumumba. Le soir de ce jour-là, j’avais mal dormi. J’ai senti qu’il aurait fallu que j’aille me confesser et demander pardon pour ce que j’avais dit. J’avais menti, j’avais contredit tout ce que nous enseignions aux élèves : en parlant comme j’avais parlé, j’avais commis un péché. Je sentais qu’il ne suffisait pas de me confesser à mon confesseur. Le pardon devait venir de ceux à qui j’avais menti. Un peu plus tard quand toute l’histoire de Lumumba et de ses compagnons fut connue, je me suis senti encore plus mal. J’étais devenu prêtre pour prêcher l’amour et non la haine. Maintenant dans ce monde des esprits égaux, je demande pardon.

Kimpa Vita

Nous n’avons toujours pas compris ce que fut l’assassinat de Lumumba. Les mots ne traduisent pas ce qui s’est passé. Il vaut la peine de revenir à l’image d’Hiroshima/Nagasaki où des innocents ont été pulvérisés parce que la Nation qui se considérait victorieuse à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale devait traduire le plus fortement possible le sens de sa puissance.

Avec l’esclavage, on envoyait des gens par centaines, milliers. C’est par millions que l’Afrique s’est fait vider de ses forces les plus saines. Aujourd’hui, les navires négriers ont été remplacés par des nations. Il n’est plus nécessaire de traverser l’Atlantique, il suffit de mettre à la tête des nations sorties de la colonisation des gens qui se chargeront de mettre tout le monde au service des plus puissants. À chaque fois qu’il y a eu tentative de sortir de ces nations prisons, les gardes chiourmes se chargeaient de liquider les dirigeants : Nkrumah, Sankara, Hani, Um Nyobe, Dedan Kimati, Ruben Um Nyobe.

Picasso

Quand Lumumba a été assassiné, j’ai pensé un moment donné peindre cet assassinat. Je pensais à un tableau comme Guernica. Les vautours qui s’étaient alimentés des Africains depuis l’esclavage se sont précipités sur Lumumba, mais il n’y avait pas que des vautours, il y avait aussi des hyènes. Comparé à Guernica, Lumumba aurait été un tableau qui aurait exigé un espace gigantesque. Au moins 500 mètres de haut sur 5.000 de large. Je me suis senti dépassé. Comment faire sentir, faire voir, faire vivre un carnage qui en détruisant 3 personnes massacrait un embryon de vie, un embryon de nation, l’espoir de tout un peuple, une partie de l’humanité.

Comment rendre, comment représenter une volonté de destruction qui n’avait rien de comparable avec tout ce que notre imagination avait connu ?

Comment faire sentir dans la chair de toute personne qui regarderait un tel tableau ce qui fut senti par ceux qui savaient qu’avec leur vie s’en allait non seulement la leur, mais aussi les rêves de millions de gens. Que dis-je de milliards de gens, car l’assassinat de Lumumba a commencé longtemps avant le 17 janvier 1961.

Cet assassinat ne visait pas seulement Lumumba et ses 2 compagnons. Il fallait supprimer de la façon la plus radicale possible toute possibilité que Lumumba ou ses idées ne deviennent le levain d’une Afrique décidée à se sortir de la mort lente en route depuis l’esclavage.

Ce n’est pas pour rien qu’après l’avoir tué et enterré, ils sont retournés pour dissoudre son corps dans un bain d’acide sulfurique.

Depuis que j’ai quitté le monde de là-bas, je n ‘ai pas arrêté de penser à ce qui devrait être fait pour ramener l’humanité à sa conscience. Je continue de me sentir dépassé…

Wilfredo Lam

Au fond, la question est de comment peindre quelque chose qui s’est passé et qui continue de se passer en train de détruire quelque chose qui n’est pas physiquement visible. Comment représenter la conscience de l’humanité quand la tendance est de renvoyer à une personne comme la « conscience de »…. Une telle personne n’est que porteuse de la conscience. Les technologues essaient d’étudier le profil des terroristes. Pourquoi ne s’intéressent-ils pas au profil des personnes qui cherchent à sauver l’humanité ? Ils ne le font pas parce qu’ils sont persuadés que ce sont eux qui sont les sauveurs de l’humanité.

Peut-être qu’il faudrait un tableau qui, littéralement, parle à toute personne qui regarde. Le tableau serait truffé de chips capables d’entrer et d’interférer avec les circuits des cerveaux de ceux qui regardent. Ce tableau parlerait un langage qui serait le même que celui que Lumumba articulait.

Notre difficulté vient du fait que la technologie s’est appropriée ou cherche à s’approprier de tous les circuits émotionnels de nos cerveaux. Chaque fois qu’un crime est commis et qu’il n’est pas saisi par la cour de la conscience de l’humanité, cette défaite a des effets multiplicateurs sur les gens et les encouragent de plus en plus à ne pas réagir, à ne pas voir le crime là où il est visible.

Dans un rêve du temps de là-bas, pendant que je travaillais sur le tableau La Jungle, il m’est arrivé plusieurs fois de voir l’humanité sous la forme d’une femme d’une beauté indescriptible. Sa force vient/venait/viendra du fait qu’elle existe sous la forme de conscience illuminant nos cerveaux.

La scène se passait quelque part aux Etats-Unis et à un moment de crise d’existence de la société Américaine. Les repères étaient en train de disparaître.
Un personnage représentait Les Marchés (LeMa). Dans le rêve il était mal en point. Autour de lui, il y avait beaucoup de gens qui s’occupaient de lui. On avait même l’impression qu’il était sous perfusion.

A un moment donné, LeMa s’est levé comme hypnotisé par quelque chose qu’il voyait. Ses médecins cherchaient à le retenir en plaidant qu’il n’était pas encore rétabli. Il marmonnait des mots que les gens ne comprenaient pas… Son regard était fixé sur quelque chose qui n’était pas visible. Les mots qu’il marmonnait parlaient d’une femme d’une beauté hors normes, incroyable.

Griot Sankofa

À PARTIR D’UN GROUPE OÙ SONT RECONNUS DES GANDES FIGURES ÉMANCIPATRICES DE L’HISTOIRE DE L’HUMANITÉ, S’ÉLÈVE UN CHANT

L’humanité est immortelle
Quelles que soient la létalité
Des armes employées
Pour en finir avec elle

L’humanité survivra immortelle
Sous condition d’humilité
Fidélité, solidarité
Avec les plus déshérités

APPARAIT CHISSANO LE SCULPTEUR MOZAMBICAIN

Chissano

Quelqu’un l’a évoqué ici, je pense. La créativité fait partie de l’humanité. C’est un don qui ne disparaitra jamais, mais la destruction de l’humanité a atteint un tel degré d’efficacité qu’on a l’impression que la mentalité prédatrice vise maintenant anéantir toutes les pulsions de vie, de créativité.

L’humanité fait partie de la nature, c’est pourquoi j’ai toujours aimé travailler avec ce que la nature me donnait comme matériel de base, comme, par exemple, des arbres foudroyés ou arrachés par une tempête, ou tout simplement tombés de fatigue à la fin d’une longue vie.

Il a été dit que quand un vieux meurt, c’est toute une bibliothèque qui disparaît. Mais quand Lumumba, Mpolo et Okito ont été assassinés, qu’est-ce qui disparaissait , qui s’effondrait. En dissolvant les corps, ne cherchait-on pas à dissoudre tout ce qui avait été associé à la vie, aux rêves de ces corps, aux rêves de tout un peuple ?

Il aurait fallu trouver un baobab géant pour sculpter et chercher à rendre ce que Picasso essayait de décrire pour la peinture.

Au point où nous en sommes, pensent certains, l’art seul ne pourra pas rendre à la vie ce que l’assassinat de Lumumba et de tant d’autres nous a privé. Vivre étant art, comment en est-on arrivé, en si peu de temps, à perdre cet art ? De qui pourra-t-on réapprendre cet art ? Sinon de celles et de ceux qui quotidiennement ne peuvent vivre qu’en réinventant cet art à tout instant.

UN ECLAIR BEAUCOUP DE VENT COMME AU DEBUT D’UNE GRANDE TEMPÊTE. COUPS DE TONNERRE. UNE GRANDE PHOTO DE MALANGANTANA EN TRAIN DE DESSINER DANS LE SABLE AVEC DES ENFANTS. SUR LE FOND LE PLUS GRAND TABLEAU DE MALANGANTANA. PHOTO DU MONUMENT AUX HEROS MOZAMBICAINS

Eeeeeh, voilà mon grand frère Malangatana. Bienvenu dans le monde des esprits. Je commençais à me demander si tu avais trouver une herbe spéciale de jouvence. Bienvenu mon frère.

ILS S’EMBRASSENT AVEC EFFUSION

Malangatana

Je suis encore trop secoué. C’est trop tôt pour moi de parler. Je parlerai lors d’une autre séance car nous avons énormément de travail à faire. Comme vous devez le savoir, dans le monde de là-bas, ils semblent avoir tout oublié, d’où ils viennent, où ils sont, où ils vont. Même ceux-là qui nous avaient appris la chanson « Não Vamos esquecer o tempo que passou » semblent maintenant chanter qu’il faut oublier le temps du passé. Il faudra y revenir.

DES ENFANTS DE LA RUE PASSENT SUR LA SCÈNE. ILS CHANTENT

On nous fait naître
Dans un monde qui tout fait
Pour faire disparaître
Tout ce qui pense,
Tout ce qui vit

On nous fait naître
Pour quoi faire ?
Tuer se faire tuer
Au nom de quoi
De qui ?

On nous fait naître
Pour verser des larmes
Sur les enfants-soldats
Le seul travail qui paie
Faire la guerre à la paix

On nous fait naître
Dans un monde immonde
Sommés de paraître
Souriants dans un monde
Qui ne veut pas de nous
Sauf comme chair à canon
Et donner bonne conscience
Aux humanitaristes des droits
De l’homme, main droite d’un dieu
De la guerre semant la foudre
De la main gauche

Pour que naisse une humanité
Soumise aux ordres des marchés
Assoiffés du sang des innocents

Pour que naisse une humanité
Infidèle à elle-même, à ses membres
Les plus vulnérables

On nous a fait naître
On ne pourra pas nous forcer tous
A la soumission

Nous ferons naître des êtres
Fidèles à l’insoumission
Fidèles à celles et à ceux
Qui ont chanté
Sans arrêt pour que vive
Solidarité, liberté, égalité
Pour que vivent les Chege
Passés, présents et à venir

Mobutu

Aujourd’hui j’entends dans le monde de là-bas des gens horrifiés par le nombre de Congolais tués, massacrés, morts depuis les guerres de 1996-7-8. C’est bien de ce se préoccuper des morts, mais, je me pose la question de savoir pourquoi ces morts de 1996-7-8 seraient plus importants que ceux qui sont morts suite aux ordres venant de Washington, Bruxelles, Paris ou Londres, surtout pendant la période où nous avons organisé la chasse aux Lumumbistes, comme s’il s’agissait de la vie ou de la mort de la RDC. Personne, que je sache, n’a jamais fait la comptabilité des gens que nous avons tué.

L’esclavage qui a suivi l’Indépendance a été pire que celui dénoncé par Kimpa Vita, car nous étions censés être mieux informés, en principe mieux armés, mentalement, psychiquement. Que s’est-il passé ?

Fanon :

En 1952, dans Peau noire, masques blancs, je me posais le même genre de question, mais bien sûr, à partir de ma formation de psychiatre. A entendre ce qui est en train de se dire, il faut se rappeler ce que la blessure de l’esclavage a laissé en nous. « Nous » veut dire ici la communauté qui était plus unie avant l’esclavage Atlantique et qui, après, est devenue une blessure sacrée, mais à laquelle, semble-t-il nous avons préféré nous habituer plutôt que de chercher à nous en guérir.

Suite à la blessure, l’usure de notre conscience
Habitacle d’une débâcle en permanence
On y dansait la puissance
Des esclavagistes

De modernisation en modernisation
D’impunité en impunité
Gagnée la licence de ne rien
Voir d’anormal dans la soumission
A la globalisation enfant unique
De la négation, de l’abolition
De l’humanité à chaque absolution
Automatique qui a suivi la modernisation
De chaque crime contre l’humanité

Des bien pensants déclament
La main sur le cœur de cesser de se plaindre
De cesser de se présenter comme victime
Car, pour eux la tâche qui prime
Est celle de nier humanité
Et crimes multiples contre elle

LUMUMBA :

C’est cette négation qui retentit de plus en plus fortement, mais que les trompeteurs de la globalisation héritière de Hiroshima/Nagasaki préfèrent ne pas voir comme tel. Pour les plus puissants, il est plus facile de nier les crimes que de les reconnaître, de demander pardon car, pour eux, la soumission des plus faibles est obligatoire car sans elle, leur puissance disparaitrait, faute d’aliments. La force des puissants est construite sur l’acceptation de notre soumission à l’injustice, de notre acceptation de lois édictées par eux dans tous les domaines. La seule humanité qui pour eux, compte, est celle qui est peinte par eux, même si cela fut à feu et à sang. Eh oui, contradiction des contradictions : seule compte l’humanité qui disparaît dans le feu et le sang. Celle-là, pensent-ils, ne peut répondre. À nous de démontrer qu’ils se trompent.

À chaque fois que l’un d’entre nous s’est élevé contre le règne de l’injustice, contre les inégalités, contre les crimes, la réaction a toujours été la même : écraser aussi violemment que possible tout désir, toute volonté d’émancipation, toute fidélité à la solidarité de l’humanité.

La globalisation vise l’annihilation de cette solidarité en embarquant l’humanité qui a toujours résisté sur le chemin de la Traite. La globalisation est un vaste chantier où s’est poursuivi la construction de la destruction de l’humanité. Il fallait faire pour que cette humanité résistante ne s’aperçoive pas des rapports existants entre les navires négriers sillonnant l’Atlantique et les trains sillonnant l’Europe en direction des fours crématoires. Il fallait que cette humanité ne s’aperçoive pas des points communs entre la recherche de l’espace de vie des émigrants qui se sont emparés des territoires qu’ils considéraient vierges et le lebensraum d’Hitler à la recherche d’une colonisation du monde en commençant par l’Europe.

Il fallait que les Congolais ne s’aperçoivent pas de la continuité de l’histoire du Congo depuis l’Egypte Ancienne des partageurs de tout qui ont été vaincus par les gens des pyramides, de la rencontre avec les Européens à la recherche de terres et de gens à asservir pour faire fructifier ces terres.

Il fallait que les Africains voient l’Europe comme salvatrice malgré son histoire destructrice de notre humanité. Il fallait que nous apprenions à nous débarrasser de ce que nous étions, de ce que nous avons toujours été, de ce que nous savions pouvoir devenir si nous osions nous détacher de cette embrassade paternaliste venue nous civiliser tout en nous tuant.

Il fallait….Non il faut que les Africains soient privés de terre, d’eau pour cultiver de quoi nourrir leur famille. Il faut accaparer les terres comme à la belle époque de la colonisation. Cet accaparement se fait non pas à coup de bombes atomiques, mais à coups de tonnes d’argent qui tombent seulement dans les comptes des plus puissants. Il faut que l’humanité résistante disparaisse. Elle sera affamée avant même de se rendre compte que la nazification de la Deuxième Guerre Mondiale a été modernisée pour en finir avec ceux qui empêchent les plus forts de régner en maîtres incontestés.

MOBUTU

Quand je me suis lancé dans le « Recours à l’Authenticité », l’idée était de redevenir UN.
Redevenir UN dans un contexte où les gens sont convaincus que leur survie tient à la nécessité de se séparer tient presque du rêve. Et puis, en plus, les gens ne se rendent pas compte à quel point, sans s’en rendre compte, la mentalité militariste s’est emparée de leur manière de vivre, de penser, d’être en relation avec la nature, avec tous les autres membres de l’humanité qui nous entourent.

Griot Sankofa

Un texte se déroule :
Une Saison au Congo

17 jours en janvier 1961
31 jours en décembre 1960
30 jours en novembre 1960
31 jours en octobre 1960
30 jours en septembre 1960
139 jours d’agonie, une saison sans raison

Lumumba

Viens Joseph, je vais te présenter quelques personnes qui vont te montrer des choses sur toi-même que tu ignorais.

Tu t’étais entouré de brillants universitaires, mais il nous fallait des gens qui n’avaient jamais arrêté de résister la colonisation, des gens qui savaient comment changer les choses sans entrer dans la compétition pour savoir qui était le plus fort dans les connaissances sorties des Lumières. Ce n’est pas qu’il faut rejeter tout ce qui est sorti des Lumières, mais il faut surtout savoir que de là sont sortis des savoirs qui ont obscurci les nôtres et qu’à force d’obscurcir, nous n’aurions pas tort de nous y référer comme le siècle des obscurités.

Le Code Noir , par exemple, décrété par le roi Soleil en 1685 est encore considéré aujourd’hui, par certains, comme un texte qui visait à protéger les esclaves.

Oui, certains pourraient même avancer que ce fut une des racines des Droits Humanitaires. Les Africains étaient considérés comme des Biens Meubles. Nous les Africains sommes encore aujourd’hui considérés comme des choses, dont on peut disposer comme on veut. Nous comptons de moins en moins. Ceux qui se sont enrichis en nous réduisant à des biens meubles continuent de nous traiter comme tels. Nous continuons de ne pas avoir le droit à la parole. Quand on nous permet de parler, il faut que ce soit selon la Voix du Maître.

Césaire :

Et le problème de Patrice Emery Lumumba fut de ne pas parler la voix du maître. Ou plutôt d’appréhender cette voix et de lui donner une tonalité et une vie qui a fait trembler les maîtres. Les maîtres n’étaient plus seulement des belges, mais les Américains qui avaient besoin de contrôler des territoires pour pouvoir écouler leur marchandise. Un colonisé qui fait peur, un insoumis qui refuse la soumission fait voir au colonisateur la fin d’un monde qu’il pensait interminable.

Pour les Américains, les Congolais qui n’étaient pas dociles devaient être appelés communistes car tout communiste devait être liquidé.

Les gens semblent avoir oublié comment nous avions été conditionnés de toujours nous mettre du côté des Américains. Les films nous montraient comment les « bons » Américains avaient conquis ce qui allait devenir plus tard les Etats Unis. Les « mauvais » étaient les « peaux rouges ». La psychologie humaine a fait le reste : il est toujours plus facile de se mettre du côté des plus forts

Il fallait faire de Lumumba un « mauvais ». Ce fut fait…avec l’aide d’autres Congolais…..

S’avance un évêque : Cardinal Malula. Pieds nus.
Il regarde par terre car il ne peut regarder ni Lumumba ni Mobutu

Griot Sankofa :
Vouloir être UN quand tout ce qui entoure broie, fragmente, casse, lamine est aussi impossible que vouloir tarir la soif de vivre en avalant la cigüe.

Les esprits Malula et Mobutu se font face. Ils tombent à genoux et s’embrassent. Nous sommes dans un autre monde, un monde où les conflits ne peuvent pas exister, car tout le monde est au même niveau. Un monde où il n’y a pas de frontières, pas de tribus, pas de riches, pas de pauvres.

Cardinal Malula

Patrice, je te demande pardon.
Après avoir quitté ce monde
J’ai rencontré Kimpa Vita
Avec qui j’ai eu une conversation
Sur les errements qui ont fait
de notre pays un haut lieu d’expérimentation
sophistiquée sur la soumission
violente, douce, brutale, séductrice
de l’humanité

Ce que vient de dire Mobutu
A propos de la Force Publique
A été fait de main de maître à
Partir des gens qui nous contrôlaient à partir de Rome.
Les objectifs étaient et continuent
D’être identiques : diluer
La fidélité à l’humanité
Ainsi diminués, nous étions livrés
Pieds, poings, langue, cerveau
Liés à l’abattoir.

Des gens d’exception ont refusé
D’aller à l’abattoir
Basant savoir et croire
Sur le terroir de la terre natale
Sur le vouloir d’un monde sans discrimination
Sans sélection des mémoires
Conduisant à l’abattoir
Pour un monde délivré de la peur
Des plus puissants, de la peur
De soi-même

Ce n’est qu’après que j’ai compris qu’en t’envoyant à la mort, Patrice, je m’y envoyais aussi, et, plus grave, je creusais, sans le savoir une tombe où continue d’être enseveli notre peuple, nos valeurs. En somme, tout ce que nous sommes, tout ce que nous rêvions être, devenir.

On aimerait ressusciter. Encore faut-il savoir quelle mort nous nous étions infligés.

Mobutu

C’est vrai. Nos errances sont de celles qui pardonnent difficilement car résultats de séries d’aliénations mentales en chaîne.

Depuis cette rencontre avec le monde des ancêtres, je continue de me demander ce que je pourrais faire pour corriger le mal. Il faut revenir dans le pays natal. Aimé toi qui connait le parcours, peux-tu nous aider ?

Aimé Césaire
L’art de la connaissance dans l’autre monde paraît le résultat d’un effort individuel.

Léopold Sédar Senghor

Tellement vrai que la tentative individuelle de redécouvrir des pratiques ancestrales d’initiation à l’art de vivre en humanité a failli te coûter la vie.

Makandal

Ah oui, la fin de mon parcours dans le monde de là-bas en est une autre démonstration. De mes arrière grands parents j’avais hérité un don. J’étais très doué dans la connaissance des plantes vitales à l’art de vivre en humanité, mais ce que je ne savais pas c’était que malgré les succès que j’ai eu d’élimination de beaucoup de gens qui nous torturaient, ces succès, au lieu de faire grandir le désir de travailler toujours plus ensemble a eu l’effet contraire. Tout le monde s’est mis à croire que je finirais par éliminer tous nos ennemis. Cela bien sûr, je ne l’ai appris que quand je suis arrivé dans le monde d’ici.

Boukman

Oui Makandal, mais tout n’était pas de ta faute. Tes Grands Parents sont nés très près de l’embouchure du fleuve Congo. L‘endroit où ils étaient nés, pas loin de l’actuel port de Matadi avait enseigné aux gens un grand respect pour la nature. Là le fleuve passe entre des montagnes. Le passage est très étroit et on a parfois l’impression que ce passage a été forgé à la hache. Le fleuve y fait un angle droit et le courant est non seulement très fort, mais il s’y forme aussi des tourbillons capables d’engloutir les embarcations dirigées par des imprudents.

Aujourd’hui cet endroit s’appelle le chaudron de l’enfer, justement parce que du temps où la navigation dépendait de la conjugaison de la force et de l’ingéniosité humaines, les gens savaient que cet endroit était à éviter. Ceux qui avaient eu le malheur d’être emporté par le courant étaient engloutis par des tourbillons qui aspiraient les embarcations et leurs occupants. Juste à la sortie du chaudron de l’enfer, il y avait alors une densité de crocodiles plus grande qu’ailleurs sur le fleuve. Ils avaient appris qu’à la sortie du chaudron de l’enfer, il y avait toujours de quoi manger.

Mais tes parents ont été arrachés par les esclavagistes. Au moment où ils ont été emmenés, tu venais d’être conçu quelques semaines auparavant. Le choc de cette séparation à un moment crucial de l’apprentissage de l’art de vivre, affectera une partie de ton cerveau, justement celui-là où l’être humain apprend l’importance des actions collectives sur les actions individuelles. L’ingéniosité de ta maman fut telle qu’elle parvint à survivre non seulement l’arrachage initial, mais aussi la traversée de la Grande Eau.

Kimpa Vita

J’espère qu’en multipliant ces réunions, les pulsions de la mémoire collective vont réactiver les cellules braises des liens qui soudent l’humanité. Les inventeurs et les découvreurs accaparent des connaissances qui existaient déjà il y a très longtemps. L’individualisme a toujours été l’ennemi de l’humanité, surtout quand des apprentis sorciers ont commencé à en faire une règle d’or de la production des richesses.

Quand j’avais communiqué avec Saint Antoine et qu’avec lui nous avions lancé le mouvement des Antonins, c’était justement pour nous blinder contre l’individualisme. Après ma mort, les Antonins sont entrés dans la clandestinité. Les spécialistes des archives ne sont pas parvenus à retrouver leur trace. Et pourtant ces traces existent.

Simon Kimbangu

Revenir à soi-même sans tomber dans l’individualisme, communier avec tout ce qui nous entoure. Je suis persuadé que c’est l’énergie que tu as déclenché qui m’a réveillé, mais nous avons cultivé l’habitude de ne même plus écouter nos sages. Pire, nous pensons que notre existence, nos valeurs, nos mots, nos pensées ne valent que quand elles sont appréciées par ceux qui nous ont colonisés.

Le défi n’est pas tel qu’il nous a toujours été présenté, à savoir être capables d’imiter ceux qui nous ont réduit à l’esclavage, ceux qui nous ont colonisés. Aux moments cruciaux, collectivement, nous avons eu tendance à vaciller.

Ce que Kimpa et ses compagnons ont essayé de faire ne devrait pas tomber dans l’oubli. L’onde de choc qu’ils ont créé s’est propagé et a touché des personnes un peu partout dans le monde, mais surtout dans les îles des Caraïbes.

Notre Bien Aimé Césaire a été saisi et transporté par l’onde de choc. Il a parcouru la blessure laissée par le parcours, mais il nous faut aller plus loin car nous n’avons pas encore idée de la profondeur de cette blessure. Nous nous sommes blessés entre nous.

Il nous faut recourir à des cérémonies de guérison de ce que nous avons fait contre nous, pas seulement, contre Lumumba, mais aussi contre Kimpa Vita et contre celles et ceux que nous avons laissé partir sans nous opposer. Nous n’aurions jamais dû laisser faire. Car, c’est en laissant ces gens partir que nous avons ouvert une plaie immense. L’immensité de cette blessure dépasse les grandeurs commensurables connues aujourd’hui dans le monde. Cette blessure nous enveloppe et, donc, ne nous permet pas de nous rendre compte de ce que nous avons laisser faire.

Les gens aujourd’hui parlent beaucoup de réparation, mais comment peut-on exiger réparation quand, entre nous, dans nos familles nous n’avons pas été capables de réparer. Tant que nous ne ferons pas ce geste, rien ne pourra changer car, comme on peut le voir d’ailleurs, ce sont les mêmes gens qui nous ont conquis qui continuent de dicter ce que nous devons faire. Ce sont les mêmes qui continuent de nous dire qu’ils sont les seuls qui peuvent nous guérir des crimes contre l’humanité.

Griot Sankofa

Parlant des traces, peut-on passer la parole
À un enfant transporteur de traces
Qui en apparence ne laissent pas de traces

Une enfant née à Panzi

Je suis née ici à Panzi lors d’un orage. Ma maman venait d’être violée pour une fois encore. Au début je comptais, puis, vu le nombre de fois, je me suis lassée. Je suis née pendant qu’elle mourrait en étant violée. Quelques minutes après ma naissance, je suivais ma mère

C’est comme si j’étais née sous le signe du viol. Ma conception fut un viol dont la violence, rien qu’en y pensant, me laisse sous le choc. C’est comme si le monde que je connais s’appelait viol. Mais ce mot trop court, trop simple ne peut pas dire ce que le viol transmet. Les invisibles traces tracent dans la conscience, le subconscient, des blessures presqu’impossible de guérir, car il s’agit de blessures dont les porteurs/porteuses préfèrent ignorer l’existence.

La maman de l’enfant née à Panzi

Mes parents, un couple de paysans qui s’aimaient et s’adoraient sont restés ensemble après avoir découvert qu’ils étaient tous les deux stériles. Je fus leur seule enfant. Peu importe l’année où je suis née, tout ce que je me rappelle c’était vers la fin des années 60. Quelques années après la pendaison des politiciens accusés par Mobutu de préparer un coup d’Etat. En fait, non, c’était beaucoup plus tard. Nous étions en pleine période de l’Authenticité. Les gens se sont enrichis en prenant tout ce qui avait été laissé par les blancs. Bien qu’ils n’en avaient pas besoin, ils ont passé une loi, qui, elle-même fut ignorée car la justice ne fonctionnait plus, car les plus forts n’en ont jamais eu besoin. Entre eux, quand il y a conflit, il sera résolu par les armes. Mais quand toutes les armes seront dans les mains du plus puissant des puissants, que se passera-t-il ? La Fin de l’Histoire sera déclarée car l’humanité aura cessé d’exister. L’humanité est en voie de disparition de par la volonté destructrice des plus puissants inconscients de la puissance destructrice de leurs nécessités quotidiennes. Jamais proie, toujours vautour, la disparition des proies n’inquiète pas car les vautours les plus faibles feront l’affaire.

Les plus puissants naviguent dans l’ignorance de la souffrance car, par définition, la puissance oblige de ne pas prêter attention à tout ce qui pourrait faire douter de la puissance.

La Solitude

Les puissants inconscients de leur puissance sont-ils encore capables d’écouter ?

Des philosophes affectés par le mode comptable de mesurer l’histoire se posent la question : de quoi l’humanité exsangue a-t-elle souffert le plus : inconscience, insouciance, négligence, arrogance… ?

Au plus la puissance des plus puissants augmente, au plus augmenteront intransigeance, inconscience, insouciance, négligence, arrogance vis-à-vis des plus vulnérables.

La lente et longue histoire de l’extermination de l’humanité

Il y a eu Nankin, avant Nankin, la préparation du terrain pour concentrer les usines à tuer. Avant Nankin, il y a eu les Herero, les Arméniens. Avant les Arméniens, il y a eu l’esclavage. Avant l’esclavage il a fallu en finir avec les habitants qui occupaient l’Amérique du Nord. Ils sont encore là en exil dans leur propre pays, vivant une solitude plus grande encore que celle d’une cellule carcérale.

La solitude d’un exil non déclaré tue plus sûrement que la relégation de type colonial. La solitude qui suit les déclarations de l’abolition de l’esclavage tue plus sûrement que l’existence enchaînée car les chaînes sont invisibles. La solitude qui fait suite à une déclaration de discrimination perpétuelle tue ce qu’il y a de plus précieux dans l’être humain : la conscience de son humanité, la conscience d’appartenir solidairement à un groupe plus large que celui qu’il/elle a connu au moment de la naissance biologique.

La solitude qui suit l’abolition de l’esclavage mais qui maintient la déclaration de guerre contre tout ce qui n’est pas du maître, enchaîne plus fortement l’humanité à la soumission. La solitude qui suit la fin de la colonisation colonise plus fortement les anciennes colonies aux colonisateurs.

Les méthodes d’extermination ont changé, mais la volonté d’extermination renforcée, accélère la course vers une abolition de l’humanité qui refuse de voir le marché comme le successeur de la machine à broyer les humains réduits à l’esclavage

Mais même les puissants ont peur de la solitude car de l’inévitable face-à-face qui s’ensuit elle ne peut que conduire à une conversation qui ne peut que déranger. Au point de se poser des questions. Se poser des questions affecte l’assurance de l’invincibilité des puissants.

Recherchée, la solitude peut consoler. Poussée à l’extrême elle peut conduire à la solitude définitive. Imposée, elle torture et finit par tordre le cou à la vie.

Les compagnons de la solitude

N’ayons pas peur de toujours continuer à faire entendre nos voix, quelles que soient les circonstances, aussi impossibles, désespérées soient elles. Nous sommes les plus forts sans le savoir. Pour commencer : rien que dire ce que nous sommes, selon nos propres mots, tout le temps, sans arrêt, à notre rythme. Nous avons tué ou fait tuer les meilleurs d’entre nous, en se taisant, tout en sachant qu’il ne fallait pas tuer ou laissé tuer.

Il ne faut pas avoir peur de dire que la première et la plus importante réparation est celle que nous nous devons à nous-mêmes. Nous devons dire le plus fortement possible que nos ancêtres n’auraient jamais dû laisser partir ceux et celles qui ont été emportés et traités comme des biens meubles.

Il nous faut répéter la demande de pardon. La demande de pardon ne pourra être prise au sérieuse que si nous l’assortissons d’une volonté de corriger les errements accumulés d’un crime contre l’humanité. Un crime contre l’humanité ne s’efface pas par la demande de pardon.

Comment guérir d’un crime contre l’humanité et de ses conséquences le long de siècles ? Crime dont l’impunité jusqu’à nos jours continue d’ouvrir le champ à des crimes dont l’horreur dépasse l’imagination, dont l’horreur dépasse les frontières des « plus jamais ».

Pour les plus puissants, de l’impunité est née la liberté arrogante, inconsciente, suicidaire d’en finir avec l’humanité.

Comme l’a dit Aimé Césaire, trop habitués à habiter la blessure sacrée, nous nous sommes faits à l’idée que cette blessure était incurable. Il nous faut guérir de la blessure et de toutes ses incommensurables conséquences. À l’origine les ancêtres qui se sont accommodés à des choses inacceptables, ont été emportés comme les victimes qu’ils avaient envoyées à une mort qui ne cessait de s’allonger et qui, petit à petit s’est transformée en une blessure cancéreuse incurable, même par la mort. La blessure continue de vivre de génération en génération….

Lumumba

Fin novembre, avec l’aide de troupes de l’ONU (Guinéenne) nous nous mettons en route pour Stanleyville (aujourd’hui Kisangani). Le 2 décembre, grâce aux moyens mis à disposition par l’Ambassadeur des Etats-Unis (son hélicoptère), nous sommes rattrapés pas loin de Port-Franqui (aujourd’hui Ilébo). La haine et la rage de quelques soldats étaient tel que nous avons failli être lynchés.
Mais ce qui intéresse le plus n’est pas ce qui m’est arrivé. Ce qui m’est arrivé n’est pas différent de ce qui est arrivé à nos ancêtres qui ont été embarqués vers une destination qu’ils ne connaissaient pas. Au moins, moi, je savais que j’avais des ennemis. Les plus déterminés, bien sûr, étaient les Congolais comme Moïse Tshombe et Godefroid Munongo. Avec le passage du temps, je m’étais rendu compte que tous mes ennemis étaient d’accord sur un point : je devais disparaître physiquement. Le plus vite possible.

En vue de gagner la reconnaissance des puissants de ce monde, d’autres Africains avaient les siècles passés vendus leurs sœurs et frères aux négriers les plus offrants.

C’est bien d’entendre tant d’esprits demander pardon, mais encore faut-il savoir à qui demander pardon. Dans la chaine de destruction qui a commencé avec l’esclavage Atlantique, je ne suis qu’un des maillons. Il ne faudrait pas que l’on se trompe encore une fois en essayant de rectifier notre histoire.

Ces temps-ci dominés par l’idée que le temps c’est de l’argent, il faut se désintoxiquer de ce catéchisme qui nous empêche de nous réconcilier avec nous-mêmes.

J’ai essayé d’expliquer comment, dans la solitude de mes derniers moments sur terre, je me suis rendu compte que je vivais des moments qui avaient été vécus par nos ancêtres. En regardant ceux qui voulaient ma mort, le sentiment dominant était la tristesse. Une tristesse indicible.

Ces jours-ci on entend beaucoup parler dans le monde de là-bas de réparation. En rapport avec l’esclavage Atlantique. Je me pose la question : comment réparer une histoire, comment réparer les destructions d’une histoire dont on ne comprend même pas le parcours, son origine et sa destination. Réparer en vue de quel avenir ? En réparant, que cherchons-nous ? Faire monnayer une souffrance dont il est impossible de calculer la grandeur ? Faire changer le cours de l’histoire de l’humanité ?

Un crime dont la dimension n’a pas encore été mesurée se répare au nom de quelle justice ? Certes, le crime fut le résultat d’une injustice, mais faut-il pour cela recourir à l’exigence d’un paiement dans la monnaie qui tire son origine et sa puissance dans la perpétuation du crime ? Serait-il que la seule façon de réparer revienne à l’acceptation d’un troc qui ferait honte à celles et à ceux qui furent vendus ? Ou faut-il se laisser convaincre par l’idée qu’il faut aller de l’avant (move on comme ils disent en anglais) et non pas entrer à reculons dans l’histoire comme essayait de conseiller, il n’y a pas si longtemps, un chef d’Etat d’un pays qui se dit grand ?

Serait-il que même quand il y a crime contre l’humanité, l’humanité soit réduite à une soumission encore plus ignoble de se vendre aux enchères car, le crime est devenu tellement grand que l’on ne peut plus y toucher au risque de faire écrouler le temple virtuel construit en l’honneur de la croissance d’un système qui s’affûte en dévorant les membres qui considéraient sacrée cette même humanité ?

En acceptant le marché de la réparation ne se lancera-t-on pas dans une course qui ne fera honneur qu’aux inventeurs de la destruction de l’humanité, car dans ce marché, il y aura un prix différent pour chacun de nous, Africains de souche et Africains génériques, comme ceux des Amériques et de l’Asie qui furent transformés en terrain de chasse privilégié d’un système qui ne pouvait s’abreuver que du sang des conquis.

En acceptant le marché de la réparation n’ouvre-t-on pas l’ultime porte qui préservait encore l’humanité de la dernière marche vers sa déchéance complète ?

Et ainsi saborder un possible rêve de retrouver la conscience qui nous échappe à chaque fois que nous pensons avoir atteint la fin de nos peines ?

Griot Sankofa

Dans le monde des esprits, le temps disparaît, du moins dans la mesure connue dans le monde de là-bas. Nous sommes bien à la recherche de la conscience. En terminant cette session. Nous pouvons voir le tableau de Tshibumba K.M. « Calvaire d’Afrique ». On y voit Lumumba le jour où il arrive à destination, presqu’à la fin de son calvaire. Comme Lumumba l’a dit lui-même, il y a des choses qu’il ne peut pas encore dire, mais écoutons ce qu’il a dire.

Lumumba

Je ne vais pas revenir sur la dernière lettre que j’ai écrit à Pauline, mon épouse. Je remercie celles et ceux qui ont cherché à maintenir la mémoire de notre histoire, fût-ce, parfois en la déformant inconsciemment, par mégarde, et/ou sans trop penser à ce qui s’est vraiment passé.

Le portrait fait par Tshibumba me montre au moment où j’arrive à Élisabetville (comme on peut lire sur la tour de contrôle É’ville –Luano, nom de l’endroit où se trouve l’aéroport). Quand nous sommes arrivés, nous n’étions pas en état de nous mettre debout, encore moins de marcher. Le corps de chacun de nous était une blessure de la tête au pied. Les soldats avaient été choisis à dessein : des Baluba. Comme je l’ai déjà dit, du moment que j’ai senti que mon compte était réglé, je me suis mis dans un état second, de mort vivant. C’est assez difficile à expliquer car il s’agit d’une mise à distance afin de déconnecter tout ce qui pourrait me faire sentir les coups que je recevais. Je me disais aussi que la rage et la haine qui accompagnaient les coups ne pourraient jamais compenser les souffrances et les atrocités infligées aux baluba qui suivaient Kalonji. Il nous faudra sans doute une très longue séance de guérison pour se remettre de cette descente aux enfers. J’avais envoyé Finant et d’autres pour essayer de calmer les choses. Malheureusement ils arrivèrent quand les choses avaient dépassé un point de non réconciliation, et ils furent torturés à mort. Un témoin m’en avait fait rapport.

Je me disais en plein vol
Vers l’ultime viol qu’aucune
De mes souffrances ne pourraient
Égaler celles des victimes d’une soldatesque
Sans foi ni loi.

En pleine solitude j’ai cherché
La solidarité avec toutes les autres victimes
Dont mes actions avaient pu être responsables
C’est alors que j’ai ressenti au plus fort
La solitude dont j’ai parlé plus haut

Car, soudain, j’ai compris
Que depuis des mois avant l’indépendance
J’étais allé au-delà de la limite
Permise par les colonisateurs et les alliés
Pire, mes compatriotes m’encourageaient
Mais avec l’intention de se débarrasser de moi
Le plus vite possible.

L’intérêt principal étant de se mettre
A table le plus vite possible
Pour jouir des privilèges
Dont ils rêvaient depuis que les blancs
Avaient commencé à les traiter, selon eux,
D’égal à égal

Les paroles ne suffisent pas. Il faut entrer dans cette blessure à l’intérieur d’une autre blessure. Il ne me suffit pas de demander pardon. Ce serait trop facile. Il nous faut revenir sur nos pas, pas à pas, cas par cas, personne par personne qui a vu sa vie prendre fin violemment, tout simplement parce qu’une telle personne s’est retrouvé sur le chemin d’une réaction en chaine incontrôlable dont la responsabilité, jusqu’à aujourd’hui, trop facilement, m’est attribuée. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé, durant la période de l’esclavage, ensuite, durant le caoutchouc rouge et puis, après, durant celle de la colonisation, de nous attaquer entre nous, de nous entretuer alors que la seule raison du conflit venait de notre soumission à un système dont nous ne comprenions pas ou mal, les tenants et les aboutissants.

N’y a-t-il pas eu de blessures, surtout parmi les plus récentes, qui ont des origines lointaines qui n’ont rien à voir avec les protagonistes qui, apparaissent aujourd’hui en premier plan ? Peut-être qu’en priorisant les blessures les plus profondes nous serons mieux à même de nous guérir des blessures les plus vives parce que plus récentes.

Maintenant que nous avons été laminé, broyé pendant un demi-siècle, des voix se sont élevées proposant de diviser le pays entre nos voisins. Une telle division, disent-ils, permettra une meilleure gestion des richesses pour le plus grand bénéfice du plus grand nombre. Depuis quand des prédateurs par nature ont changé leur nature ? Gérer des richesses pour le plus grand bénéfice du plus grand nombre. Ces discours sont connus. On nous répétait que la colonisation nous amènerait beaucoup de bienfaits.

C’est comme cette histoire des amis de notre pays. La RDC n’a pas d’amis dans le sens où on entend ce mot. Les vrais amis sont ceux qui travaillent pour un autre Congo, sans faire de bruits. Les vrais amis se reconnaissent par leur sens de solidarité, d’abnégation, d’humilité. Le territoire de notre pays est perçu par les amis auto proclamés comme un bien immobilier. Un jour ou l’autre celui-ci sera mis en vente aux enchères. Les vautours planent attendant leur heure. Dans cette foule attendant la fin de la RDC, comment pourrons-nous distinguer les vrais des amis déguisés ?

Dans un contexte dominé par la prédation, l’apparition d’amis est pour le moins suspect, surtout si de tels amis n’interviennent que quand il y a des événements qui dérangent les gestionnaires en attente. Alors que l’on se dirigeait vers l’indépendance, j’ai reçu beaucoup de soutiens. À un moment donné, faut-il le rappeler, j’avais fait de Mobutu mon attaché de presse, mon chef de cabinet… Jusqu’à ce jour, rien dans le comportement des gens qui ont pour mission de diriger notre pays, n’a changé depuis la pratique des coups d’Etat qui ont suivi ma mise à l’écart. L’impunité dont des gens bien intentionnés disent qu’ils vont y mettre fin ne date pas d’hier, ni de notre pays. L’impunité, l’injustice sont des pratiques qui sont aussi vieilles que le système auquel nous nous accrochons avec une frénétique énergie.

Au risque de me répéter : oui nous devons étudier en profondeur l’histoire de la grande blessure et de toutes les petites blessures que nous avons cueillies en cours de route, mais il faudra aussi suivre les traces laissées par ces blessures car certaines nous sont parvenues longtemps après avoir éclatées au sein d’autres peuples dans tous les coins de la planète. Notre histoire n’est pas dérisoire, mais elle n’est pas non plus exceptionnelle du point de vue de sa dérive. L’unité de l’humanité, à commencer par l’unité de l’Afrique et des Africains de par le monde doit être notre seul objectif.

Griot Sankofa

Le retour est un long voyage. Il ne sera interrompu que quand la RDCongo coïncidera avec la vision de Lumumba. 17 janvier 2011. À suivre.

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